Vers des écoles de la réparation | Paul Landauer

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Vers des écoles de la réparation | Paul Landauer

Publiziert 21. April 2023

Vers des écoles de la réparation | Paul Landauer

Paul Landauer dirige une filière de master dédiée à la transformation à l’École de Paris-Est. Il estime que l’écoconstruction n’est pas la réponse à donner à la crise environnementale, que la réparation est désormais le nouveau paradigme. Un vaste chantier pédagogique s’ouvre.

 
Paul Landauer, architecte, maître de conférence à l’École d’architecture, de la ville et des territoires à Marne-la-Vallée.

La discipline architecturale, aussi bien que le métier d’architecte, sont aujourd’hui confrontés à un paradoxe majeur: il faudrait construire un monde nouveau mais nous n’avons plus les moyens de le faire. Le changement climatique impose à lui seul une conception entièrement renouvelée du bâti; l’augmentation des catastrophes naturelles implique un repositionnement conséquent des installations humaines; l’impératif de frugalité énergétique appelle une réorganisation profonde du territoire et du construit.

«l’écoconstruction, lequel a préservé l’illusion que les édifices du passé, souvent pollués et frappés d’obsolescence programmée, pouvaient être remplacés par des bâtiments neufs»

Seulement voilà: la planète, accablée par deux siècles d’intense production, a besoin de répit ; elle ne peut accepter l’édification de nouveaux bâtiments et de nouveaux aménagements qui alourdirait son bilan carbone et épuiserait davantage ses ressources. Ce paradoxe a été occulté ces dernières décennies par le succès de l’écoconstruction, lequel a préservé l’illusion que les édifices du passé, souvent pollués et frappés d’obsolescence programmée, pouvaient être remplacés par des bâtiments neufs, plus durables et plus vertueux, prolongeant ainsi ce principe d’espérance de la modernité: «le monde ne fonctionne plus tel qu’il est, (éco)construisons un autre!».

Un autre paradigme est pourtant en train d’émerger dans de nombreux domaines, lequel invite à demander aux arts, aux sciences et aux techniques de réparer le monde plutôt que de le changer. Dans le champ de l’architecture, ce paradigme peut se décrire comme une manière de maintenir, autant qu’il est possible, les existants tout en compensant les dégâts générés par la grande consommation du bâti. Cela implique d’agir simultanément sur au moins trois plans: reconsidérer le système qui fait la valeur d’un édifice en s’affranchissant de la doctrine d’Alberti pour laquelle l’ouvrage atteint son idéal lorsqu’on ne peut rien y ajouter ni rien y retrancher; réconcilier la conception architecturale avec le temps long de la décontamination et de la maintenance; affaiblir les lobbys du béton et de la construction, développer les savoir-faire alternatifs permettant de rompre avec la fatalité économique actuelle qui fait que les mètres carrés transformés continuent de coûter plus chers que les mètres carrés neufs.

«Un autre paradigme est pourtant en train d’émerger dans de nombreux domaines, lequel invite à demander aux arts, aux sciences et aux techniques de réparer le monde plutôt que de le changer

Le système productif dans lequel se trouve plongée la pratique de l’architecture repose encore, pour l’essentiel, sur le principe de la destruction créatrice (l’espoir de remplacer un monde par un autre n’est plus, depuis longtemps, qu’un prétexte). L’alternative à ce système dépend aujourd’hui de l’enthousiasme et de l’habileté d’une nouvelle génération d’architectes-réparateurs. Un vaste chantier pédagogique s’ouvre à nous pour l’aider à advenir. La conversion des studios de projets à l’adaptive reuse – déjà largement entamée dans les écoles d’architecture européennes – constitue un préalable nécessaire. Au-delà, c’est l’ensemble de la pédagogie qui pourrait être repensé à l’aune du paradigme de la réparation. L’enseignement de la construction s’intéresserait dès lors aux techniques archaïques du soin et de la modification des édifices, lesquelles peuvent aller de la dépollution lente – sans déblai – à l’ouverture d’une baie dans un mur plein; l’étude de la représentation se concentrerait sur ce qui rend visible la durée; quant à l’histoire de l’architecture, elle se focaliserait sur les périodes et les civilisations qui ont déployé – ou déploient encore – un art d’édifier au fil des générations.

Paul Landauer est architecte, docteur en histoire de l’architecture, maître de conférence à l’École d’architecture, de la ville et des territoires à Marne-la-Vallée et directeur de la filière Transformation de la même école.

Dossier: Inéduquation