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Autonomie disciplinaire et inaction climatique | Philippe Rahm
Autonomie disciplinaire et inaction climatique | Philippe Rahm
Philippe Rahm, architecte, chercheur et enseignant, s’est exprimé dans différents contextes sur la nécessité d’opérer un tournant dans une discipline qui se pense «autonome», en (re)mettant le climat à son fondement. En réponse à notre appel à contribution, il livre une synthèse éclairante sur les débats depuis les années 1980 – et les raisons du retard des architectes.
Philippe Rahm, architecte, Professeur associé à la Haute École d’Art et de Design de Genève (HEAD).
L’enseignement de l’architecture en Suisse, mais aussi sa pratique, s’est largement fondé depuis les années 1980 sur le principe d’autonomie de la discipline. L’architecture serait une discipline en tant que telle, autonome des autres disciplines universitaires, scientifiques ou techniques, détachée autant de l’influence des sciences humaines telles que l’économie, la sociologie ou la psychologie, que de celles des sciences naturelles: physique du bâtiment, climatologie ou écologie. Ce principe d’autonomie de la discipline, que l’on a cru constant, indéboulonnable jusqu’à récemment dans les écoles suisses et chez les architectes qui en sont sortis, est entré en réalité dans le champ de l’architecture seulement au début des années 1980. Et paradoxalement, l’autonomie n’est pas un terme inventé par notre discipline, comme le principe d’autonomie l’exigerait ironiquement, mais emprunté aux sciences humaines, à l’anthropologie structuraliste de Claude Lévi-Strauss, par les architectes post-modernes – Aldo Rossi en tête –, et correspondait banalement au «linguistic turn» qui touchait absolument toutes les disciplines au même moment.
Avant de revenir sur l’origine épistémologique du principe d’autonomie, avant d’expliquer pourquoi le principe d’autonomie a pu s’imposer sur le débat architectural pendant presque 50 ans et comment il porte une responsabilité dans l’inaction climatique à laquelle notre système éducatif et notre profession a pris part, expliquons simplement de quoi il s’agit, comment la revendication d’autonomie disciplinaire se manifeste. Qu’affirment les architectes et l’enseignement de l’architecture prônant l’autonomie de la discipline? Qu’ont-t ’ils fait concrètement ces 50 dernières années?
«pendant que les ordinateurs et les logiciels 3D transformaient les moyens de production et révolutionnaient la pédagogie dans les universités anglo-saxonnes, les tenants de l’autonomie architecturale qui avait pris les reines des institutions suisses ont purement rejeté ou ont cantonné dans les marges des écoles d’architectures ces nouvelles technologies»
Durant la décennie des années 1980, ils ont prôné l’autonomie disciplinaire des formes architecturale, c’est-à-dire qu’un oculus creusé dans un fronton, ou un portique au-devant de la maison, comme ceux de la Villa Maggi de Mario Campi, Francesco Pessina, Niki Piazzoli, n’avaient aucune fonction autre que d’être des signes, des formes inscrites dans une histoire sémantique et autonome de la discipline. Exit les raisons fonctionnelles climatiques: si aux siècles d’Auguste et de César autant qu’à la Renaissance un oculus est fonctionnel comme celui du Panthéon de Rome, c’est-à-dire qu’il sert à évacuer l’air chaud en hauteur des salles pour permettre de garder les intérieurs au frais dans les régions méditerranéennes; ou qu’un portique permet d’empêcher les rayons du soleil de pénétrer dans la maison pour la protéger de la chaleur en été, à la Villa Maggi, par contre, l’oculus n’évacue plus rien du tout, et le portique ne crée pas d’ombre. Ces éléments architecturaux ne servent ici ainsi à plus rien du tout de climatique, ne sont que des éléments de langage, servant seulement à signifier un rattachement disciplinaire à une forme culturelle et symbolique de la domesticité architecturale occidentale.
«Les tenants de l’autonomie disciplinaire qui avait repris du poil de la bête à partir de 2008 avec la crise économique, ont ainsi raillées les normes Minergie, prônant encore et toujours l’autonomie culturelle des formes architecturale, imperméables à la nécessité d’isoler thermiquement les bâtiments»
Durant les années 1990-2000, alors que l’on aurait dû passer à autre chose, premier ratage, celui du «digital turn». En effet, pendant que les ordinateurs et les logiciels 3D transformaient les moyens de production et révolutionnaient la pédagogie dans les universités anglo-saxonnes, les tenants de l’autonomie architecturale qui avait pris les reines des institutions suisses ont purement rejeté ou ont cantonné dans les marges des écoles d’architectures ces nouvelles technologies, moquant leur technologisme naïf, ironisant sur la croyance qu’un outils de représentation pouvait avoir la moindre influence sur la forme architecturale, passant ainsi à côté d’une révolution esthétique historique qui prit fin avec la crise économiques des subprimes de 2008 mais qui entre temps fit surgir des chefs d’œuvres typiques de ces années digitales, tels le Guggenheim de Bilbao ou le Phaeno de Wolfsburg.
Durant les décennies suivantes, celles de 2000 et 2010, deuxième ratage, celui du «climate turn». Les tenants de l’autonomie disciplinaire qui avait repris du poil de la bête à partir de 2008 avec la crise économique, ont ainsi raillées les normes Minergie, prônant encore et toujours l’autonomie culturelle des formes architecturale, imperméables à la nécessité d’isoler thermiquement les bâtiments par l’extérieur, à l’augmentation des épaisseurs d’isolant thermique, au double-flux, aux étanchéité à l’air dont ils ont caché l’existence derrière d’épais murs en béton ou en briques, faisant comme si de rien n’était, comme si ces normes climatiques n’étaient que des normes ennuyantes de plus, à fustiger ou à taire, établies hors de la discipline par des ingénieurs et des politiques sans culture architecturale.
«Cher David, Vous me demandez ce que nous, les architectes, devrions faire face à la catastrophe environnementale imminente ..., la réponse est: rien1», écrit ainsi Jacques Herzog en 2020, résumant ici brillamment ce qu’est l’autonomie disciplinaire, avant d’ajouter en 2021: «Nous ne devrions pas avoir un point de vue moraliste.2»
Mais depuis 2022, depuis que la crise climatique a ébranlé violemment nos modes et nos environnements de vie, qu’elle s’est complexifiée avec la chute de la biodiversité, il semble bien que le principe d’autonomie ne tienne plus. Car c’est bien aujourd’hui le réchauffement climatique, le CO2, c’est-à-dire un agent extérieur à la discipline architecturale et non plus une décision autonome à la discipline qui fait que l’on arrête de construire en béton au profit du bois, ou qu’on préconise de transformer les bâtiments plutôt que d’en construire de nouveaux, qu’on accepte de peindre en blanc les bâtiments pour avoir moins chaud en été dans les rues, qu’on choisissent de la pierre pour accumuler la nuit de la fraîcheur pour lutter contre les canicules estivales.
Alors pourrait-on accuser le principe d’autonomie disciplinaire d’avoir participé à l’inaction climatique, en ayant reculé jusqu’en 2022 le moment où les architectes suisses ont commencé à s’emparer réellement de la question du climat ? La réponse est oui et il faut expliquer ici rapidement pourquoi.
Le principe d’autonomie disciplinaire vient du structuralisme de Claude Lévi-Strauss. Dans son livre «La pensée sauvage3», l’anthropologue français, sans renier, dit-il, le primat marxiste de l’infrastructure matérielle, climatique, géographique, énergétique, sanitaire, propose de comprendre un peu mieux ce qu’il se passe dans la superstructure idéologique humaine, de faire l’étude de l’idéologique, de l’esthétique, du politique, de l’esthétique ou du moral. Ainsi, à partir des années 1960, la superstructure idéologique s’autonomise, se détache, dans le structuralisme, de ses fondements matériels. Le structuralisme n’explique plus rien par le climat, la géographie, l’énergie, plus rien ne redescend chercher des causes, des raisons dans l’infrastructure matérielle; toutes les explications restent désormais uniquement à chercher dans la superstructure idéologique, dans le langage, dans les mythologies, dans le symbolique, dans le monde intellectuel, sans redescendre jamais dans les raisons matérielles, climatique ou sanitaire. De là l’intérêt de Claude Lévi-Strauss pour les mythes, la religion, la magie, les organisations sociales, sans plus de relation avec l’infrastructure matérielle. Il est alors symptomatique que quand Claude Lévi-Strauss parle d’urbanisme ou d’architecture comme dans son livre de 1958, «Anthropologie structurale», où il décrit le village d’Omarakana aux îles Trobiand, ce n’est que la superstructure idéologique qui l’intéresse et l’analyse qu’il fait de la structure urbaine se fait en termes de «central et périphérique, sacré et profane, cru et cuit, célibat et mariage, mâle et femelle». Et à aucun moment Claude Lévi-Strauss n’évoque le vent, la pluie, la géographie, le froid, le chaud, les matériaux de constructions disponible sur place, la géologie, le climat, la physique, la gravité, pour expliquer la forme du village et de l’architecture. Et c’est bien cela le principe d’autonomie, inventé par Claude Lévi-Strauss, celui de ne plus chercher de raison aux formes en-deçà de la superstructure esthétique, politique, moral ou juridique, celui de rester dans le champ autonome de la superstructure, c’est-à-dire affranchi de l’infrastructure matérielle.
Du structuralisme des année 1960 est né le poststructuralisme qui en est arrivé à oublier totalement l’existence de l’infrastructure matérielle. Ici nait l’histoire politique dans les années 1980 puis l’histoire culturelle dans les années 1990, c’est-à-dire des compréhensions des enchaînements historiques où le climat, la géographie, les virus ou l’énergie sont absents des causalités mais où dominent l’évènementiel, le subjectif, le biographique, le langage, où ce n’est plus la chaleur de l’air qui explique l’oculus, ce n’est plus la chaleur des rayon du soleil qui explique le portique, mais plutôt l’influence des médias, les représentations collectives, l’argent ou le pouvoir de conviction d’un «homme providentiel».
«En ayant refusé de regarder l’infrastructure matérielle pendant 50 ans, en s’étant cantonné dans une même superstructure idéologique né dans les années 1980, le principe d’autonomie, légitime dans les années 1980, a simplement produit à partir des années 1990 une pure pensée réactionnaire»
La rupture avec le matériel porté par le poststructuralisme dont relève le principe d’autonomie de la discipline; l’oubli du primat de l’infrastructure matériel, climatique, géographique, sanitaire par le poststructuralisme au profit de pures compréhensions et raisons superstructurelles symboliques, linguistiques, autonomes, a fait perdre les fondements historiques des révolutions esthétiques ou politiques, qui sont à trouver dans les transformation des moyens de production, des changements dans les conditions matérielles, qui transforment en conséquence les représentations intellectuelles, idéologiques, politiques, morales et esthétique.
«il est temps de comprendre que la discipline architecturale n’est absolument pas autonome»
En ayant refusé de regarder l’infrastructure matérielle pendant 50 ans, en s’étant cantonné dans une même superstructure idéologique né dans les années 1980, le principe d’autonomie, légitime dans les années 1980, a simplement produit à partir des années 1990 une pure pensée réactionnaire, incapable de comprendre que sa propre conception, ses propres valeurs, n’avaient de sens, de raison d’être, que dans le monde moderne porté par le pétrole et les antibiotiques, et que quand l’énergie vient à manquer, quand le climat se réchauffe, quand des virus mutent et nous contaminent, il est temps de comprendre que la discipline architecturale n’est absolument pas autonome, mais qu’elle est déterminé par les conditions matérielles – à savoir les «conditions géologiques, orographiques, hydrographiques, climatiques et autres4» – et qu’un oculus ou un portique ne sont plus aujourd’hui des symboles ou des jeux de langage, n’appartiennent plus à un champ disciplinaire autonome qui les réduisait au statut de signes ou de métaphores, mais qu’ils sont des dispositifs réels, matériels pour avoir moins chaud dans les étés de plus en plus caniculaires.
Philippe Rahm est architecte EPFL, Professeur associé à la Haute École d’Art et de Design de Genève (HEAD– GENÈVE, HES-SO), auteur notamment du livre «Le style anthropocène», sorti en mars 2023 aux éditions Head Publishing à Genève.
Notes
- “Dear David, you ask me what we architects should do about the unmistakably impending environmental catastrophe. About social inequality. About poverty. About the degradation of this planet’s resources. About the pandemic, which has placed us in an almost surreal mode that begs description. All of which is being managed by political leaders, whose cynicism and absurd actions put the Marx Brothers to shame. Dear David, the answer is: nothing.” https://www.domusweb.it/en/architecture/2020/10/13/jacques-herzog-letter-from-basel.html
- “Architecture is the art of facts. You do a building or you don’t, and if you do a building, do it right. We shouldn’t have a moralistic standpoint”.
- «Sans mettre en cause l'incontestable primat des infrastructures, nous croyons qu'entre praxis et pratiques s'intercale toujours un médiateur, qui est le schème conceptuel par l'opération duquel une matière et une forme, dépourvues l'une et l'autre d'existence indépendante, s'accomplissent comme structures, c'est-à-dire comme êtres à la fois empiriques et intelligibles. C'est à cette théorie des superstructures, à peine esquissée par Marx, que nous souhaitons contribuer, réservant à l'histoire -assistée par la démographie, la technologie, la géographie historique et l'ethnographie -le soin de développer l'étude des infrastructures proprement dites, qui ne peut être principalement la nôtre, parce que l'ethnologie est d'abord une psychologie.» Claude Lévi-Strauss, la pensée sauvage, Librairie Plon, Paris, 1962
- «La condition première de toute histoire humaine est naturellement l'existence d'êtres humains vivants. Le premier état de fait à constater est donc la complexion corporelle de ces individus et les rapports qu'elle leur crée avec le reste de la nature. Nous ne pouvons naturellement pas faire ici une étude approfondie de la constitution physique de l'homme elle-même, ni des conditions naturelles que les hommes ont trouvées toutes prêtes, conditions géologiques, orographiques, hydrographiques, climatiques et autres. Toute histoire doit partir de ces bases naturelles et de leur modification par l'action des hommes au cours de l'histoire.» Karl Marx, Friedrich Engels, l’idéologie allemande, 1845
Dossier: Inéduquation
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