Un Master pour se former à l’interface des disciplines urbaines

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Un Master pour se former à l’interface des disciplines urbaines

Auteur: Yony Santos | architecte | responsable espazium-education

 

Dans cet entretien, Vincent Kaufmann présente le nouveau Master en Systèmes Urbains de l’EPFL, une formation pionnière en Suisse romande dédiée à la gestion urbaine et territoriale. Ce programme de deux ans vise à préparer une nouvelle génération de professionnel·les capables d’exercer à la croisée de l'architecture, du génie civil et des sciences environnementales. Lancement prévu à l'automne 2025.

Face aux défis climatiques et sociaux, la transition écologique n’est plus une option mais une urgence. Les villes et territoires de demain devront être pensés différemment, en tenant compte bien sûr de la durabilité et de la mobilité mais aussi de la justice sociale. Pour répondre à ces enjeux, l’EPFL lance un nouveau Master en Systèmes Urbains (MSc EPF), une formation pionnière en Suisse romande qui débutera à l’automne 2025. Alliant ingénierie, architecture et sciences environnementales, ce programme de deux ans a pour objectif de former des ingénieurs « postdisciplinaires » pour comprendre et gérer la complexité des transitions urbaines.

Pour Vincent Kaufmann, professeur de sociologie urbaine et responsable du Master, «former les ingénieurs de demain, c’est donner aux professionnel·les la capacité de penser différemment, de dépasser les silos traditionnels et d’inventer des solutions inédites pour la gestion urbaine.». Nous retraçons avec lui la création du programme, ses objectifs et les défis auxquels il répond.

 

Espazium: Pouvez-vous retracer la création du nouveau Master en Systèmes Urbains?
Vincent Kaufmann: La Romandie ne disposait jusqu’à présent d’aucune formation de base dédiée à l’aménagement du territoire, en particulier sous l'angle de l’ingénierie. Pourtant, la Faculté de l’environnement naturel, architectural et construit (ENAC) de l’EPFL a toujours eu un potentiel sous-exploité dans ce domaine, capable de combiner les forces de l’architecture, du génie civil et des sciences de l’environnement. Nous avons saisi cette opportunité, identifiée par les associations professionnelles1 et confirmée par les audits récents de la faculté, pour concevoir un cursus qui répond aux défis pressants de l’environnement bâti et de la transition écologique. C'est à partir de 2021, durant mon mandat en tant que vice-doyen de l'ENAC (2020-2023), que nous avons concrétisé cette vision, en travaillant sur les contours de ce Master prévu pour l’automne 2025.

Il est intéressant de noter que des tentatives similaires avaient été faites dans le passé, notamment sous l'impulsion des professeurs Jacques Lévy, Philippe Thalmann et Bruno Marchand. Pour des raisons contextuelles, elles n’ont jamais abouti. Aujourd’hui, nous avons la chance de disposer du cadre institutionnel et des outils nécessaires pour réussir.

Qu’entendez-vous par «Systèmes Urbains»? Quelles disciplines sont concernées?
Le terme «Systèmes Urbains» est un compromis qui reflète la diversité des domaines couverts, de l’architecture à l’urbanisme, en passant par l’ingénierie et les sciences environnementales. Il s’agit de former des ingénieurs capables d’interagir de manière fluide avec les différentes disciplines, tout en intégrant les enjeux systémiques complexes auxquels elles et ils seront confrontées2.

En suivant cette Master, les étudiant·es obtiendront le titre d’«Ingénieurs en Systèmes Urbains», ce qui souligne la transversalité de leur expertise. Ils seront formés pour travailler sur des thématiques variées comme les îlots de chaleur, la biodiversité, la mobilité, ou encore les inégalités sociales. Notre but est de cultiver une nouvelle forme de culture professionnelle, intégrée et convergente, qui dépasse les frontières traditionnelles des disciplines du bâti.

 «La transition écologique ne pourra réussir sans revoir nos libertés individuelles, et c’est un débat que nous devons pleinement intégrer dans la planification urbaine.»

La planification du territoire est fondamentalement une question politique. Comment intégrez-vous cette dimension dans les cours?
La dimension stratégique des projets territoriaux est effectivement cruciale, et nous avons souhaité l’intégrer directement dans la formation. Un premier cours obligatoire abordera cette question d’un point de vue théorique, afin que les étudiant·es puissent décrypter les enjeux à travers les yeux des autorités publiques.

Ensuite, un deuxième cours portera sur le fonctionnement des administrations suisses, animé par un expert de l'administration publique. L'objectif est de déconstruire les rouages de ces institutions, comprendre les logiques des pouvoirs publics et apprendre à naviguer dans ce cadre politique tout en construisant des arguments solides pour agir de manière responsable. Ces cours seront également proposés comme options dans d'autres filières, soulignant ainsi la transversalité du programme.

Quelle méthodologie adoptez-vous: études de cas réels ou recherches exploratoires?
Ce master suit une double orientation. Nous souhaitons préparer des praticiens hautement qualifiés, mais aussi développer des compétences de recherche pour les étudiants qui souhaitent approfondir cet aspect. L’objectif principal est de renforcer leurs capacités analytiques à travers des situations réelles, telles que des projets fonciers, des cadres législatifs ou des questions économiques.

Par ailleurs, deux semestres sur quatre seront consacrés à des immersions pratiques, notamment à travers des stages ou des projets sur site. À la fin du cursus, les étudiant·es devront également réaliser un travail de master combinant théorie et pratique, leur permettant ainsi de synthétiser leurs apprentissages dans un cadre concret.

«La mobilité d’aujourd’hui est plus une injonction sociale qu’une véritable liberté, surtout pour les plus modestes.»

Il existe de nombreuses formations certifiantes en urbanisme. Quelle place occupe ce master?
Pour devenir urbaniste aujourd'hui, il est généralement nécessaire de suivre une formation en architecture ou en géographie, puis de se spécialiser via des formations continues, comme les deux MAS en urbanisme3 proposés par l'EPFL. Ce nouveau master se positionne comme une alternative plus complète, qui clarifie et structure le paysage des programmes d’urbanisme en Suisse romande.

Cela dit, les certifications de courte durée restent cruciales, en particulier pour acquérir des compétences spécifiques en lien avec la transition écologique ou la numérisation. Elles permettent aux professionnels de mettre à jour leurs connaissances et d'adapter leur pratique aux nouveaux enjeux urbains, en particulier pour ceux dont la formation initiale remonte à plusieurs décennies.

La transition écologique dans les systèmes urbains est l’une des trois spécialisations. Sommes-nous prêts à revoir nos libertés pour atteindre les objectifs climatiques?
Il y a un message clé à faire passer : la population est bien plus prête à accepter des changements que ce que les décideurs politiques imaginent souvent. Beaucoup de gens sont disposés à réévaluer leur confort si des alternatives viables leur sont proposées.

Cependant, ce que nous avons observé au Laboratoire de sociologie urbaine (LaSUR), c’est que l’introduction de mesures visant à réduire l’empreinte carbone du bâti ou de la mobilité est souvent freinée par la crainte des politiciens de toucher aux libertés individuelles. C’est un débat nécessaire à intégrer dans la planification urbaine.

Dans un contexte où les milieux favorisés continuent à dicter les politiques écologiques, comment peut-on éviter que la transition n’accentue les inégalités sociales?
Effectivement, les politiques actuelles ne tiennent pas toujours suffisamment compte des inégalités sociales. La plupart des mesures sont adossées à des mécanismes financiers, comme les péages urbains ou les taxes sur les transports, qui pénalisent les classes les plus modestes. Les plus aisés peuvent souvent y échapper sans problème.

Pour éviter cela, des mesures plus équitables comme la gratuité des transports publics, accompagnée d’une réduction de l'accès automobile dans certaines zones urbaines, seraient bien plus justes. Faire de la politique, c’est aussi prendre des décisions courageuses, même si elles ne sont pas toujours populaires.

«Je suis convaincu que c’est précisément aux croisements des disciplines que se trouvent les solutions aux défis actuels.»

La mobilité, une autre spécialisation du Master, est-elle aujourd'hui une liberté ou une obligation?
Je dirais que c’est une injonction. La mobilité valorisée aujourd'hui est associée à l’idée de se déplacer vite, loin et souvent, et c’est ce que nous appelons la mobilité réversible, un concept inspiré par Henri Lefèbvre4. Elle est perçue comme un signe de dynamisme, aussi bien sur le plan professionnel que personnel.

Cependant, cette forme de mobilité est souvent hors de portée des personnes à revenus modestes, qui dépendent encore beaucoup de l’automobile. En réalité, la mobilité aujourd'hui est une injonction sociale, plus qu’une véritable liberté, imposée par des normes qui valorisent le déplacement constant.

Comment le design urbain est-il intégré dans la formation?
Le design urbain traverse toutes les spécialisations du Master, mais n’est pas traité comme une catégorie distincte. L’objectif n’est pas d’attirer spécifiquement les étudiant·es en architecture ou en génie civil, mais de tirer parti des synergies entre les disciplines. Nous intégrerons des cours issus de laboratoires spécialisés dans des thématiques comme le logement, l’urbanisme ou l’ingénierie des transports, en appliquant une approche transversale, applicable à des échelles variées, qu’il s’agisse d’un quartier, d’une ville ou d’un territoire. Pour les questions plus liées à la construction et à l'immobilier, il est toutefois préférable de suivre un Master en architecture.

Le Laboratoire de sociologie urbaine (LaSUR) a récemment fêté ses 20 ans5. Quels sont les plus grands succès et déceptions depuis sa création?
L'une des grandes déceptions après 20 ans d’existence du LaSUR est la difficulté à faire reconnaître les profils hybrides que nous formons. Nos diplômés possèdent des compétences multidisciplinaires — sociologues, architectes, ingénieurs, historiens — mais il reste compliqué de faire valoir cette polyvalence sur le marché du travail, tant au niveau national qu’international. Les recruteurs tendent à privilégier les spécialistes, ce qui peut être frustrant pour nos étudiants.

En revanche, nous avons réussi à développer une «sociologie polytechnique», adaptée aux villes et aux territoires. Contrairement à la sociologie disciplinaire que l’on trouve dans d'autres universités, notre approche à l’EPFL est fondamentalement interdisciplinaire. Nous considérons l’espace, l’environnement bâti et les infrastructures comme des acteurs à part entière des dynamiques sociales, inspirée des travaux de Bruno Latour et la théorie de l’Acteur-Réseau.

Après 20 ans d’activité, nous avons réussi à imprimer une marque distinctive dans le paysage des sciences sociales. Nos travaux sont aujourd’hui reconnus et influencent les réseaux académiques à l’international.

Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes qui s'intéressent à cette formation?
Plus qu’une simple formation, ce Master offre une opportunité unique de devenir des ingénieurs postdisciplinaires. Il permettra de jouer un rôle actif dans la transition urbaine, d’être au cœur des décisions qui façonneront nos villes et de faire preuve de créativité en naviguant à l’interface des différentes disciplines. Car fondamentalement, je suis convaincu que c’est précisément aux croisements des disciplines que se trouvent les solutions aux défis actuels.

Vincent Kaufmann est professeur de sociologie urbaine et d’analyse des mobilités à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), où il dirige le Laboratoire de sociologie urbaine (LaSUR).

Notes
 

 

  1. La formation en aménagement du territoire et urbanisme en suisse : analyse de l’offre en regard des besoins de la pratique
  2. Grave pénurie de professionnel-les de l’aménagement du territoire, EspaceSuisse, 2024
  3. MAS in Urban and Territorial Design – MAS ETH EPFL UTD et MAS Urbanisme UNIGE/EPFL
  4. Kaufmann V., 2005, “ Mobilités et réversibilités : vers des sociétés plus fluides ?", in Cahiers Internationaux de sociologie , Vol. 1, No. 118, pp.119-135
  5. Le LASUR fête ses 20 ans, ENAC

Master en Systèmes Urbains (2025) - Formation ENAC | EPFL
 
 

https://www.epfl.ch/schools/enac/education/fr/enseignement-interdisciplaire/master-en-systemes-urbains/