«Vous êtes jeune, mais vous n’êtes pas architecte» | Juliette Contat

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«Vous êtes jeune, mais vous n’êtes pas architecte» | Juliette Contat

Publié 12 avril 2023

«Vous êtes jeune, mais vous n’êtes pas architecte» | Juliette Contat

Une architecte jeune diplômée de l’EPFL s’interroge sur le sens de sa profession et présente ses désillusions en la découvrant. Elle appelle à cultiver la modestie durant les études.

 

Texte: Juliette Contat, ancienne étudiante EPFL architecture / Dossier: Inéduquation 

En juin 1999, l’architecte Paul Andreu donne une conférence à l’occasion d’un congrès de l’Union Internationale des Architectes (UIA), à Pékin. Plutôt que de présenter son travail ou une réflexion théorique, il décide de s’adresser à ceux « qui n’ont encore que questions et désirs, aux jeunes architectes. » Il commence ainsi : « Vous êtes architecte et vous êtes jeune».

Aujourd’hui, j’aimerais pouvoir l’interpeller. Pour lui dire que j’ai mille questions, mais que je ne sais pas quels sont mes désirs. Pour lui dire que je suis jeune, mais que je ne suis pas architecte. Parce que je ne sais plus ce que c’est, être architecte. Ou peut-être qu’on ne me l’a jamais vraiment expliqué, et que je suis seulement en train de le comprendre, dix ans après le début de mes études.

Au début, ce métier, je l’ai rêvé. On nous explique que plus tard, nous, architectes, serons des penseurs, des bâtisseurs, des décideurs. Emprisonnés dans une sphère académique merveilleuse, on veut construire une élite. Une armée de « bons architectes », qui se moque de la banalité et méprise le quotidien. Et pour y arriver, il faudra travailler. Sans relâche, sans compter ses heures. Parce qu’on nous explique qu’être architecte, ce n’est pas un métier, c’est une passion.
Pourtant, on ne m’avait pas prévenue qu’être architecte, c’était aussi faire des estimatifs, des tableaux comparatifs, rédiger des courriers pour répondre à un préavis défavorable. En contrôlant des factures, en rédigeant des soumissions, je ne l’imaginais pas comme ça, la passion.

Être jeune architecte, aujourd’hui, c’est anxiogène. On se rend compte que très peu d’entre nous deviendront ces « bons architectes ». On voit s’échapper nos rêves d’étudiants, rattrapés par une réalité qu’on ne veut pas regarder. Parce qu’on nous a appris à dessiner, à concevoir, en inventant sans cesse de nouvelles réalités.

En sortant de l’école, nous voilà propulsés dans un monde dont on ne connaît ni le fonctionnement, ni les outils de fabrication. On débarque, désemparés, dissonants, avec notre bagage théorique et culturel encombrant. On découvre presque innocemment que la ville est un immense produit financier, que notre travail doit rimer avec rentabilité, sans être pour autant rémunérés à notre juste valeur. On nous demande de trouver des clients, se vendre, faire des concessions. Pour finir par se perdre, sidérés par notre médiocrité. En fin de compte, on est forcés de retrouver une certaine discrétion. Et c’est peut-être par là qu’il aurait fallu commencer.

Il faut apprendre à être modeste. Non, notre métier ne doit pas s’appréhender comme une pratique conflictuelle. Non, nous ne construisons pas pour des architectes. Et non, nous ne sommes pas plus « sachants » que quiconque. Nous, jeunes architectes, devons redéfinir la réalité de notre métier, pour une pratique collective, raisonnée et quotidienne.

« Il faut se soumettre au temps, l’accepter parce que lui seul permet de parvenir à une complexité cohérente ». Oui, Monsieur Paul Andreu, je suis d’accord avec vous. Il faut prendre le temps d’être patient, pour réapprendre à être architecte.

Juliette Contat est architecte à Lausanne.

Dossier : Inéduquation