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Sortir l’école | Mounir Ayoub et Vanessa Lacaille.
Sortir l’école | Mounir Ayoub et Vanessa Lacaille.
«Il ne peut y avoir d’architecture sans habitants. Pourtant, nous n’avions jamais vu d’habitants dans les écoles.» C’est ce paradoxe qui est à l’origine de la pédagogie proposée par le Studio Ayoub et Lacaille, invité à l’EPFL en 2022-2023, qui s’intéresse aux populations noamdes.
Texte: Mounir Ayoub et Vanessa Lacaille, enseignants invités EPFL / Dossier: Inéduquation
Dès le premier jour, nous - étudiants et enseignants - allons à la rencontre de personnes Yéniches, Manouches et Roms qui nomadisent une partie de l’année entre différentes aires d’accueil pour les gens du voyage situées en Suisse. Nous commençons par les inviter à décrire puis à fabriquer librement des maquettes de leurs lieux de vie réels ou rêvés.
Au bout de quelques semaines, nous récoltons plusieurs maquettes d’aires d’accueil, de caravanes, de mobil home, de containers, de camion-laverie, d’un toboggan pour enfants et même d’un carnotzet réservé aux femmes. En construisant les maquettes, les habitants témoignent des conditions dans lesquels ils vivent. Un lieu parmi d’autres, tout proche de l’école, à l’entrée de l’une des plus grandes aires pour nomades étrangers, le panneau officiel donne pour nom à ce lieu « camp ». Une barrière à l’entrée et un grillage tout autour. Le bruit incessant de voitures sur l’échangeur autoroutier, la puanteur des gaz d’échappement, au sol du bitume gris et des immondices jetées depuis l’autoroute. Il n’y a pas d’assainissement et pour sanitaires seulement quelques Toi-Toi. Les 40 familles qui y habitent 7 mois par année, depuis plus de 30 ans appellent l’endroit « place ». Résignation ou résilience ? Entre les caravanes, des groupes électrogènes, des câbles électriques, des tuyaux d’arrivée d’eau, des machines à laver, des étendoirs à linge, du bois pour le feu. Sous un auvent, des chaises autour d’une table dressée et un bouquet de fleur. On nous offre le café. Malgré tout, un furieux désir d’hospitalité.
Le constat est très dur : aujourd’hui encore, en Suisse, il n’y a pas assez d’espaces d’accueil pour les nomades et une grande majorité d’entre eux vivent dans des lieux impropres à l’habitat. Pourtant, ces espaces sont planifiés dans les politiques cantonales et communales, leurs budgets votés et les projets dessinés par des architectes. Devant cette architecture de l’indigne, quel rôle l’école peut-elle jouer ?
Au fil des semaines, le projet s’esquisse peu à peu. Nous décidons avec les habitants d’une double action : dénoncer les conditions indignes dans lesquels ils vivent et en même temps énoncer un projet possible.
Nous dessinons puis fabriquons en atelier une installation lumineuse de 200 mètres de long, soutenue par 32 tiges métalliques de 3 mètres de haut. Sur 4 jours, nous voyageons à bord d’une caravane d’aire en aire, certaines habitées, d’autres pas. Nous y passons à chaque fois la journée et la nuit pour monter l’installation. En dessous, nous posons des tables et des bancs, faisons un feu, des repas, accueillons les voyageurs présents et poursuivons les discussions. L’ensemble du processus est documenté. La guirlande met en lumière le vide, le dénuement, l’isolement. Mais en même temps, elle illumine la place, fabrique une atmosphère étrangement hospitalière (Fig. 1). Dénoncer et énoncer.
En conclusion du semestre, nous invitons à l’école les voyageurs avec qui nous avons travaillé, des élus et des responsables communaux et cantonaux, des architectes, des gendarmes. Les étudiants présentent le projet. La majorité des personnes présentes ne se sont jamais rencontrées avant. Commence alors une discussion, parfois difficile, sur la manière d’agir. Des aires existantes sont critiquées, des projets d’aires sont remis en cause, d’autres sont lancés. Les habitants, et leurs projets, sont entrés à l’école. Il est enfin question d’habitat.
Il ne peut pas y avoir d’architecture sans habitants. L’affirmation peut sembler évidente. Pourtant, nous ne connaissons pas souvent les personnes qui habitent dans les projets que nous dessinons. Cette rupture s’explique, dit-on, par diverses raisons historiques liées à l’évolution de la discipline. Ces dernières décennies, le fossé est devenu de plus en plus profond. Avec la marchandisation des logiques de production du bâtiment, et particulièrement du logement, celui-ci est devenu un produit de consommation et les habitants ont muté en consommateurs anonymes. Bien que certaines architectes – trop peu – proposent d’autres modèles de fabrication du projet, beaucoup encore, angoissés par la perte du peu de pouvoir qui leur reste, ou par paresse, s’en accommodent .
Faut-il le rappeler, cette rupture n’est pas la règle. Plusieurs expériences illustrent le rôle des habitants dans des réalisations architecturales remarquables. Dans la Vallée des Rois en Égypte, déjà̀ dans les années 1940, des paysans modestes ont construit pour eux-mêmes un village en briques de terre séchée selon une technique constructive ancestrale réhabilitée par Hassan Fathy. Depuis, l’expérience et le livre qu’il en a tiré ont fait des émules. Plus tard, dans le Portugal des années d’après dictature, le programme de logement sociaux SAAL (Serviço Ambulatório de Apoio Local) a impliqué directement les habitants, dès la phase de conception. Álvaro Siza rappelle volontiers que ce sont les étudiants qui ont initié ce programme. L’« architettura della partecipazione », expression trop usée et appauvrie aujourd’hui, a été inventée par Giancarlo di Carlo, il y a un demi-siècle lorsqu’il travaillait à une autre modernité à Urbino et Mazzorbo. L’architecte anarchiste parle d’une « désaliénation » au contact des habitants. Cette liste est partielle, et les exemples volontairement anciens. Mais ces projets reconnus comme partie de l’histoire de l’architecture, ont tous un point commun : ils ont impliqué directement les habitants dans leur fabrication. Une histoire critique de l’architecture construite à partir de l’étude des implications des habitants dans la conception et la fabrication des œuvres d’architecture reste encore à écrire. Tel est notre programme pédagogique.
Il s’agit de réinventer la pratique en envisageant l’enseignement du projet d’architecture au travers de la refondation de la relation entre architecte et habitants. Impliquer complètement les habitants dans la fabrication du projet a pour conséquence d’abord une contestation puis un enrichissement de l’architecture à laquelle nous sommes habitués. Cette remise en cause permet à l’architecture de renouer avec le projet social qu’elle semble avoir délaissé. Faire avec, et non seulement pour, implique de reconsidérer les rapports de pouvoir au sein du projet. L’architecte n’est plus le prescripteur de formes issues d’un programme mais l’acteur d’un processus qui initie l’émergence de lieux habités.
Vanessa Lacaille et Mounir Ayoub (le laboratoire d’architecture) sont architectes à Genève. Ils sont professeurs invités à l’EPFL. Simon Durand est architecte à Lausanne. Il est assistant-enseignant au studio Ayoub et Lacaille. Ce projet pédagogique est mené au sein de l’EPFL au sein du Studio Welcome In Nomadland par les professeurs invités Vanessa Lacaille et Mounir Ayoub, l’enseignant assistant Simon Durand et l’ensemble des étudiants bachelor et master du semestre d’automne 2022. Le projet se poursuit au semestre de printemps 2023.
Note
- Aux Pays-Bas, Herman Herzberger, en Belgique, Simone et Lucien Kroll (récemment décédé), en Allemagne le collectif Raumlabor ou en France Christophe Hutin, pour n’en citer que quelques-uns, intègrent les habitants dans les processus de projet
Dossier : Inéduquation
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