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Le tournant des bifurcations pédagogiques | Chris Younès
Le tournant des bifurcations pédagogiques | Chris Younès
Chris Younès, philosophe et enseignante en écoles d’architecture, estime que l’interdisciplinarité, le lien entre les savoirs, entre la rationalité et la création, le passé et l’avenir, sont les clés de la métamorphose des métiers de l’architecture, qui s’orientent désormais vers le soin et l’habitabilité.
Texte: Chris Younès, Professeure à l'ESA & ENSA / Dossier: Inéduquation
L’enseignement de l’architecture est aujourd’hui en pleine interrogation académique ; que ce soit en termes de structuration institutionnelle, de dispositifs, de spécificités et de postures épistémologiques à réinventer quant aux rapports entre théorie et pratique. À l’encontre d’un certain culturalisme, la recherche en tant que production de connaissances, mises en partage et transmissions, en constitue une ressource incontournable pour être à même de prendre part de manière responsable aux transformations des sociétés et des milieux de vie. Il s’agit d’imaginer d’autres possibles et de favoriser d’autres humanités écologiques à l’heure des éco-transitions et des bifurcations.
Il est patent qu’une des caractéristiques en jeu tient à l’interdisciplinarité voire la transdisciplinarité qui ouvre de puissantes heuristiques d’interfécondation pouvant faire émerger une diversité de problématisations, afin de mieux appréhender le préexistant et le devenir. Ce que Deleuze souligne à propos de la philosophie pourrait s’appliquer à l’architecture et au territoire, qui ont aussi « à voir avec les autres pratiques, artistiques ou scientifiques », car « rencontrer avec son propre travail le travail des musiciens, des peintres ou des savants est la seule combinaison actuelle qui ne se ramène ni aux vieilles écoles, ni à un néomarketing ».
L’éducation dans ces domaines impliquant à la fois les sciences de l’observation et de la transformation, leurs interférences et résonances, indispensables pour traiter la complexité du réel, nécessite des dispositifs de captage de l’intrication spatio-temporelle des phénomènes, entremêlant description et fiction. Edgar Morin, théoricien de la pensée complexe, considère qu’elle requiert d’adopter « une marche zigzagante, le problème de la complexité, si l’on se réfère au sens latin de complexus "tissé ensemble”, étant de relier des savoirs, à partir d’outils cognitifs qui manquent dans le type de connaissance qui nous a été enseigné » . Cette démarche cherche à travailler dans un système ouvert qui n’évacue ni l’incertain, ni le hasard, ni le doute, ce qui peut prémunir des simplifications rationalisantes et des systèmes clos, et contribuer à accorder « le plein emploi de la subjectivité et le plein emploi de l’objectivité ». En tant que langage rationnel et sensible qui rend visibles des relations et établit certains rapports d’espacements, de limites et de mesures, le projet, largement lié à des observations et des savoirs antérieurs, est pris dans un champ de tensions dont une part déterminante relève d’une interprétation expérientielle ainsi que d’un positionnement éthique, que ce soit dans la façon de traiter le programme, le vivant, la matière, l’inclusivité, l’énergie, ou de les assembler rythmiquement. Il y a toujours un en-deçà et un au-delà des choses à explorer. Tout projet peut participer en l’exprimant d’une révélation du toujours latent, d’un accueil de ce qui arrive ou pourrait advenir.
La formation à cette praxis paradoxale représente un apport original et stratégique, qui amène à repenser les liens entre rationalité et création, entre passé et avenir, ainsi que les formes de coopérations pour mieux articuler le penser et le faire. Et ce en repartant des vulnérabilités et des interrogations quant aux conditions mêmes de l’habitabilité et du prendre soin. De telle sorte que l’acte de construire et que les métiers de l’architecture s’en trouvent radicalement métamorphosés.
Chris Younès est psychosociologue et HDR en philosophie, professeure à l'École spéciale d'architecture de Paris et professeure émérite de l’École nationale supérieure d’architecture Paris-La Villette (ENSAPV), fondatrice et directrice-adjointe du laboratoire GERPHAU (Groupe d’études et de recherches Philosophie, Architecture, Urbain), elle préside le réseau international thématique PhilAU (Philosophie, Architecture, Urbain). Elle est également membre du Conseil de l’association européenne de l’enseignement de l’architecture et membre fondatrice de l’ARENA, l’Architectural Research Network et de la revue L’esprit des villes.
Dossier : Inéduquation
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