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Le grand malentendu | Paolo Tombesi
Le grand malentendu | Paolo Tombesi
Une confusion règne dans le présent débat, estime Paolo Tombesi, professeur de construction et architecture à l’EPFL: on mélange l’architecture comme profession et l’architecture comme science sociale. Or sauf exception, l’architecte n’a pas prise sur les décisions de nature politique qui organisent le territoire. Au lieu de poursuivre l’utopie d’un architecte généraliste bon pour toutes les échelles, il vaudrait mieux organiser un réseau de spécialisations afin de se concentrer sur les différents aspects du métier.
Paolo Tombesi, professeur ordinaire et directeur du Laboratoire Construction et Architecture FAR-EPFL
«La crise consiste justement dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître: pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés.» Antonio Gramsci, 1930. Cahiers de prison (Quaderni del carcere), 1929 – 1935, vol I, trad. Monique Aymard et Françoise Bouillot, éditions Gallimard, coll. Bibliothèque de philosophie, 1996, Cahier 3, §34, p. 283.
Bien qu’absolument légitimes et justifiables sur le plan interne, les questions posées par espazium – Tracés à sa communauté approchent de manière oblique, sans toutefois exploser, le véritable nœud du problème, à savoir le fait qu'il s'agit de la contradiction désormais incontournable, à tous les niveaux, entre l'architecture comprise comme profession (et en partie comme art libéral) et l'architecture comprise (de plus en plus) comme science sociale (et/ou comme pratique sociale).
Dans le premier cas, l’exercice de la discipline s’appuie sur des référents individuels et directs, exigeant des réponses à des besoins concrets et des conditionnements précis; dans le second, le même exercice a une dimension publique et collective, et à ce titre est essentiellement politique et indirect. Cela modifie les bases opérationnelles de la profession ainsi que les bases cognitives: dans le premier cas, elles sont à dominante technique-réalisatrice; dans le second, à dominante scientifique et planificatrice.
«Peut-être que la grande tromperie réside précisément dans le fait que nous continuons à perpétuer la figure de l’architecte amateur et généraliste, bon pour toutes les échelles et toutes les saisons, alors qu’en réalité les figures professionnelles sont multiples et distinctes»
Bien entendu, toute profession en tant que telle a pour mission aussi celle de défendre le bien public. Mais c’est une chose de le faire à travers des projets individuels pour lesquels on a reçu un mandat précis, et c’en est une autre de le faire à travers des projets collectifs pour lesquels le rapport traditionnel entre architecte et client n’existe pas, sauf exception, et où de toute façon la majeure partie du cadre bâti de référence, c’est-à-dire celui sur lequel on intervient théoriquement, n’est pas le produit du travail des architectes mais des politiques d’aménagement du territoire.
Le problème est précisément là: faire coïncider la composante traditionnelle de la pratique, où l'architecte joue un rôle intellectuel «privé», avec la composante environnementale à plus grande échelle, où l’architecte peut s’ériger en intellectuel public, mais précisément au moment où il n'y a pas de client concret (ou traditionnel).
«La solution pourrait consister à reconnaître simplement ce fait et à organiser sur le territoire un réseau d’enseignements spécialisés»
Dans la pratique comme dans l’académie, il est très difficile – voire impossible – de faire coïncider les deux. Et ce pour deux raisons. La première est liée au marché: la profession est basée sur des spécialisations d’échelle et de type. La seconde est d'ordre cognitif: l’inter-scalarité souvent convoitée dans la rhétorique éducative est problématique à gérer d’un point de vue disciplinaire. La base de connaissances nécessaire change en fonction de l’échelle, et il n’y a pas assez d’espace/de temps dans les programmes d’études pour accueillir tout ce qui est nécessaire.
Peut-être que la grande tromperie réside précisément dans le fait que nous continuons à perpétuer la figure de l’architecte amateur et généraliste, bon pour toutes les échelles et toutes les saisons, alors qu’en réalité les figures professionnelles sont multiples et distinctes, et nécessitent une préparation sectorielle afin d’être efficaces et de pouvoir dialoguer les unes avec les autres. La solution pourrait consister à reconnaître simplement ce fait et à organiser sur le territoire un réseau d’enseignements spécialisés, composé de cursus ciblés mais distincts, où l’élément architectural qualifiant est l’enseignement de la synthèse, appliquée cependant à des problèmes de conception spécifiques et explicites. À ce stade, il s’agit de décider, pour les institutions, quel type de demande architecturale elles veulent satisfaire; pour les étudiants, quel type d’architecte ils veulent devenir. L’intellectualisme générique et passepartout n’est pas seulement utopique. Il a fait son temps et contient quelque chose de pathétique.
Paolo Tombesi est professeur ordinaire et directeur du Laboratoire Construction et Architecture FAR-EPFL
Dossier: Inéduquation
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