Enseigner le réemploi pour agir en commun

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Enseigner le réemploi pour agir en commun

Clara Simay, Philippe Simay

 

De leur plaidoyer pour une «école du réemploi» à un chantier pilote formateur, les auteur·rices assument une posture radicale : replacer l’enseignement de l’architecture dans un monde aux ressources finies, par une pédagogie du «faire». En conférence au Pavillon Sicli le 4 décembre 2025.

Dans un monde de moins en moins habitable, les promesses d’abondance de l’ère industrielle – fondées sur l’exploitation illimitée des ressources terrestres – apparaissent pour ce qu’elles sont : des illusions qui nous mènent vers l’abîme. Nous savons qu’il n’y a pas de croissance infinie dans un monde fini. Pourtant, le secteur de la construction persiste dans une cécité coupable. Malgré quelques gesticulations cosmétiques au nom du climat, il reste prisonnier d’une logique extractiviste et productiviste où le neuf continue de régner. Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’améliorer, à la marge, un modèle mortifère, mais de rompre avec lui. Nous avons besoin d’une nouvelle philosophie des ressources, en cohérence avec les limites planétaires.

C’est dans cette perspective que nous avons publié en 2020, dans le cadre du forum « Et demain, on fait quoi ? » organisé par le Pavillon de l’Arsenal à Paris, un plaidoyer pour la création d’une «école du réemploi 1». Alors que l’épidémie de Covid-19 mettait le monde à l’arrêt, il nous semblait nécessaire de promouvoir une pratique constructive post-extractiviste n’utilisant que des ressources matérielles déjà existantes, sans consommer davantage de matières premières. Il ne s’agissait pas de créer un enseignement purement technique mais d’opérer une véritable bascule culturelle fondée sur une sobriété radicale. Enseigner le réemploi ne se résume pas à savoir démonter, trier, reconditionner et réassembler. C’est d’abord apprendre à penser et agir autrement, à travailler collectivement, à valoriser l’existant, en faisant avec ce qui reste. 

Cette proposition de formation transversale, qui rassemblerait dans un même cursus architectes, ingénieurs, ouvriers et artisans ainsi que maîtres d’ouvrages et décideur·euse·s, entendait sortir l’architecture de son égotisme pour la replacer dans un horizon commun et la nourrir de nouveaux dialogues sociaux, culturels et politiques. Il nous semble également que cette transversalité est la seule façon de faire du réemploi une évidence partagée au sein des cultures professionnelles, et non une pratique marginale.

À la suite de ce plaidoyer, nous avons lancé en 2022 une expérimentation concrète dans le cadre du chantier pilote de la Maison des Canaux avant de la déployer sur d’autres sites. Portée par notre coopérative d’architecture Grand Huit, en partenariat avec la Ville de Paris, Ekopolis et Edifice, elle propose un programme de formation aux acteur·trice·s de la fabrique de la ville, de l’ouvrier·ère·s aux maître·s d’ouvrage·s. Le dispositif s’est structuré sous forme de parcours croisés avec un socle commun : des temps théoriques autour de la préservation des ressources et des temps pratiques en atelier ou sur chantier pour découvrir les techniques propres au réemploi. Ces derniers s’articulaient en filières de métiers et certains ont fait l’objet de restitutions filmées.[4] L’apprentissage par le « faire » auprès des artisans, l’immersion dans des situations concrètes et la liberté d’expérimenter ont constitué les piliers d’une pédagogie ancrée dans le réel. Financé par l’Agence de la transition écologique (ADEME) durant trois ans, le programme qui s’est achevé en juin 2025 a touché un large public : professionnels du bâtiment, salariés en insertion, demandeurs d’emploi, jeunes en formation et bénéficiaires de minima sociaux. Le caractère fortement inclusif de cette formation a permis à plusieurs d’entre eux de bifurquer professionnellement, de transformer leurs pratiques et de découvrir d’autres façons de construire.

➔ Vidéos illustrant les différents temps de formations métiers (Youtube) : 1. Maçonnerie circulaire; 2. Tapisserie Circulaire: 3. Menuiserie Circulaire

En dépit du succès de cette formation et de sa reproductibilité, nous regrettons de n’avoir pu y inclure les écoles d’architecture ou d’ingénierie. Si nous avions alors choisi de nous tourner d’abord vers le monde professionnel, c’est parce que le désir d’apprendre, de changer les pratiques, de structurer les filières locales de l’écoconstruction y était plus concret. Les besoins étaient urgents et tangibles. Mais former exclusivement les professionnels ne suffit pas : il convient d’intervenir en amont pour éviter de perpétuer les vieux réflexes productivistes dans l’enseignement académique. 

Il faut toutefois reconnaître l’évolution récente des filières d’étude dans le domaine du bâti. Depuis plusieurs années, l’enseignement du réemploi s’est implanté dans les écoles avec des approches de plus en plus incarnées et transversales. À titre d’exemple, à l’École d’architecture de Paris-Belleville, l’enseignement du réemploi articule théorie, workshops et « case studies ». Les étudiant·e·s travaillent directement à partir de gisements de matériaux existants ou sur des chantiers en cours ; à l’UCLouvain, plusieurs « récupérathèques » ont vu le jour pour offrir une seconde vie aux fournitures de bureau, petits mobiliers ou matériaux liés à la construction de maquettes. Gérées par les étudiant·e·s, et fonctionnant sur un système de troc et une monnaie locale, elles contribuent à la réduction des déchets mais aussi à une meilleure inclusion sociale. Chaque année naissent dans les écoles européennes de nouveaux formats pédagogiques fondés sur la collaboration avec les artisans. Les plateformes de réemploi et l’apprentissage par le « faire » en deviennent des outils essentiels.

➔ Programme de la formation (PDF) : «Les chemins du bâtiment circulaire, 2024»

Si les écoles d’architecture gagnent aujourd’hui en pertinence en s’ouvrant davantage au monde professionnel, pour autant elles ne doivent pas se plier intégralement à ses exigences. Ce serait-là se condamner à valider un système déjà obsolète. Elles doivent par tous les moyens cultiver leur autonomie et leur esprit critique. Elles sont l’un des rares lieux où le sens des pratiques constructives peut être posé en toute indépendance, où l’on peut questionner les normes professionnelles et les logiques économiques qui les sous-tendent, où l’on peut débattre collectivement de ce que signifie « construire » dans un monde fini. 

C’est dans cette direction que nous souhaitons prolonger l’expérience de la formation « Les chemins du bâtiment circulaire » dans le cadre d’un nouveau projet. L’ambition est de développer un chantier-école qui sera un support d’apprentissage et d’expérimentation autour du réemploi pour des personnes en insertion ou en reconversion et des étudiants. Nous espérons qu’à terme un réseau de chantiers-écoles puisse émerger, favorisant l’enseignement par le « faire », qui engage les corps et les esprits, au plus près du réel. C’est là que se découvre la valeur sociale et politique du réemploi. Non pas au service d’une production massive d’objets architecturaux, fussent-ils constitués d’éléments réemployés, mais comme une pratique sobre, collective et située qui s’attache à réparer ou à transformer l’existant, à habiter le monde sans l’épuiser. 

Conférence | 4 déc. 2025 | 18h30 | Pavillon Sicli

 

Clara et Philippe Simay seront au Pavillon Sicli dans le cadre de la saison de conférences 2025–2026 Anima.

Biographies



Clara Simay est architecte et cofondatrice de la coopérative Grand Huit, engagée dans la création de lieux de vie écologiques et solidaires (https://grandhuit.eu/). Elle est également enseignante en master à l’École Spéciale d'Architecture et actrice du déploiement des pratiques vernaculaires du bio et du géo-sourcés ainsi que du réemploi de matériaux en Île-de-France. Dernier ouvrage paru : « La Ferme du rail : pour une ville écologique et solidaire (avec Philippe Simay, Actes Sud, 2021) »



Philippe Simay est maître de conférences en philosophie à l’École d’architecture de Paris-Belleville et Chargé de cours à l’HEPIA de Genève. Il a animé la série documentaire Habiter le monde (In de Welt zuhause) sur Arte. Derniers ouvrages parus : « La Ferme du rail : pour une ville écologique et solidaire (avec Clara Simay, Actes Sud, 2021) » et « Bâtir avec ce qui reste. Quelles ressources pour sortir de l’extractivisme ? (Terre urbaine, 2024) ».

Note

 

  1. Clara et Philippe Simay, « Une école du réemploi : pour un Green New Deal de la construction » in Et demain, on fait quoi ? 198 contributions pour penser la ville, Paris, Pavillon de l’arsenal, 2020, p. 205.