Prix Master Architecture SIA : Architectures réactives et deux premières

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Prix Master Architecture SIA : Architectures réactives et deux premières

Publié 04 novembre 2025

Prix Master Architecture SIA : Architectures réactives et deux premières

Les projets lauréats du Prix Master Architecture SIA de cette année transforment les complexités culturelles, sociales et écologiques en une architecture vivante. Pour la première fois, le jury et la cérémonie de remise des prix se sont tenus en Suisse italienne et, pour la première fois, un prix a été décerné à l'Université de la Suisse italienne.

 

Andrea Nardi, co-rédacteur en chef d’Archi


« Projets réactifs », tel est l’attribut que l’on pourrait octroyer aux projets lauréats du Prix Master Architecture 2025 de la SIA. Cette quatrième édition prouve une fois de plus que l’architecture est en mesure de déchiffrer les enjeux de son époque, de les étudier, de les affronter, de les assimiler et même de les transformer. Les projets retenus pour les trois prix et les cinq mentions attribués montrent que la recherche académique travaille non seulement sur des situations complexes mais aussi avec elles, transformant le patrimoine bâti et paysager existant de contrainte conceptuelle à véritable « matériau de construction ».

Cette approche reflète l’urgence culturelle, sociale et environnementale de notre époque, tout en redéfinissant l’essence même de l’architecte, qui délaisse le rôle d’auteur pour endosser celui d’un praticien pluriel et multifacette. Pour lui, la recherche, l’étude de terrain et la collecte de données techniques, statistiques mais aussi émotionnelles et sociales, ne constituent pas de simples prémisses de son projet, mais le façonnent. Le geste architectural naît de cet équilibre entre analyse, expérience et action. C’est ainsi qu’il parvient à traduire la complexité des exigences contemporaines à travers une conception claire.

Les images et les dessins ne se contentent pas d’illustrer, ils deviennent des instruments de compréhension. En effet, les phases de construction, les moments d’utilisation et les ébauches conceptuelles restituent la totalité du processus de création, plongeant l’observateur dans la pratique architecturale. Une démarche inclusive et soucieuse de la complexité, qui reflète aussi un positionnement culturel et idéologique précis dans le paysage académique suisse.

Les présentations recèlent d’informations et de données qui étayent la thèse de chaque projet. Cette richesse nécessite des clés de lecture indispensables pour comprendre les choix réalisés et permettre au jury de sélectionner les huit finalistes. Réunissant Rolf Mühlethaler, Pia Durisch, Marco Zünd, Jan Kinsbergen, Anne Marie Wagner, Vincent Rapin, Jeanne Welliger, Manuel Burkhardt et Pauline Sauter (étudiante primée en 2024), le jury a évalué 31 travaux de master issus des universités suisses. Ses choix reflètent la vitalité intellectuelle des nouvelles générations et le rôle stimulant du corps enseignant dans la formation de jeunes architectes capables d’évaluer le présent d’un œil critique.

La première fois que j’ai visité l’exposition, il ne devait pas être loin de midi. Étudiantes et étudiants avaient installé des tables entre les panneaux et s’étaient assis pour discuter, partager des moments de détente et échanger des regards ainsi que des commentaires sur les travaux de leurs camarades. Leur curiosité et leur intérêt laissaient deviner une façon spontanée de se plonger dans l’actualité de la conception et d’y répondre avec de nouvelles propositions, de nouvelles idées.

La remise des prix du 22 octobre a non seulement constitué le cadre formel des célébrations, mais elle a aussi ouvert le débat et soulevé de nouvelles questions : une invitation claire aux jeunes architectes à transformer leur curiosité en acte conceptuel et à écrire le prochain fragment de demain avec courage et pragmatisme. Cette soirée était l’occasion d’entendre de vive voix les lauréates et lauréats raconter l’histoire de leur projet respectif, permettant aux personnes présentes d’apprécier la variété leurs approches. Le terme qui vient naturellement à l’esprit pour décrire tous ces projets est « reprisage ». L’opération consiste non seulement à comprendre l’espace, mais aussi à savoir calibrer les outils à utiliser en renonçant souvent aux solutions les plus pompeuses au profit de la réduction à l’essentiel du vocabulaire architectural, sans pour autant en perdre la poésie ni le sens. Entrons donc dans le vif du sujet et revenons sur les propos des personnes à l’origine des projets lauréats (prix et mentions) ainsi que sur les observations du jury. Ces textes courts tentent de mettre de l’ordre dans les nombreuses idées soulevées :


Markus Nyfeler – Rohstoff-Lager (ETH Zurich, Roger Boltshauser, BUK Mettler & Studer)
Entre voies ferrées et silos, M. Nyfeler imagine, dans la zone portuaire de Bâle, un futur qui n’efface rien mais transforme. Le site du Westquai joue le rôle de charnière urbaine ; l’ancien dépôt de marchandises est réinterprété en espace ouvert et flexible, capable d’accueillir des fonctions d’habitation et d’enseignement. L’architecture naît du dialogue entre la matière et la mémoire, en construisant sur le patrimoine bâti. Un projet exemplaire pour sa cohérence, sa clarté et sa capacité à faire de l’existant un laboratoire pour la ville de demain.


Maria Giulia Folonari – Subsoil. The invisible becomes generative (USI, Frédéric Bonnet)
Dans une zone industrielle du Portugal, M. Folonari transforme les sols contaminés en terrain fertile au service d’une nouvelle écologie citoyenne. L’assainissement devient un processus communautaire. En effet, les habitants œuvrent activement à la régénération par le biais d’actions lentes et concrètes, avec le soutien de structures légères et temporaires. Il s’agit d’un geste à la fois poétique et politique qui propose l’architecture comme remède, pour rendre à la collectivité un paysage en devenir.


Samuel Giblin & Paula Kiener – Zum Beispiel Tartar (ETH Zurich, Elli Mosayebi, Tino Schlinzig)
Dans un petit village des Grisons, Samuel Giblin et Paula Kiener s’emparent de la désertion des campagnes pour réhabiliter une grange abandonnée en maison communautaire. La recherche naît de l’écoute du lieu et de la communauté. Dans ce contexte, l’architecture n’est pas un objet mais un instrument social, un espace commun pour réactiver des liens et des pratiques partagées. Ce modèle peut être reproduit dans d’autres régions alpines, où la conception équivaut à tisser des relations et à rétablir la cohésion.


Zoe Struzina – Zur Nuss-Oele (ETH Zurich, Momoyo Kaijima, BUK Mettler & Studer)
À Steinhausen, Zoe Struzina réhabilite une grange abandonnée en atelier collectif. La production d’huile de noix devient un prétexte pour réactiver le savoir, l’aspect social et l’identité des lieux. L’endroit se voit flanqué d’une nouvelle crèche et d’une résidence à loyers modérés. Un petit geste capable de redonner vie à un fragment de territoire et de culture avec sensibilité et précision.


Marie Bourdon & Juliette Lafrasse – De 5 à 6. Transformation de hangars commerciaux en maison collective (EPFL, Sophie Delhay, Luca Pattaroni)
Cinq hangars désaffectés se muent en tissu urbain habitable. De nouveaux volumes résidentiels s’insèrent dans les interstices, tandis que les espaces communs restent ouverts et modulables. À la croisée entre l’architecture domestique et urbaine, le projet montre comment le réemploi participe à l’émergence de nouvelles formes de cohabitation.


Elena Lina-Sabrina Gisela Starke – Linha do Sal. The line of salt culture in the 21st century (USI, Quintus Miller)
Elena Starke donne une seconde vie sobre aux salines d’Alcochete, mais sans perdre de vue leur complexité. Une structure linéaire traverse le paysage le long d’un parcours panoramique qui relie production, vente et hébergement. Architecture, économie locale et paysage trouvent un équilibre rare pour redonner du sens à un lieu oublié et le transformer en expérience collective.


Shriya Chaudhry & Martin Kohlberger – Illegally Unclogging a Pipe (ETHZ, Freek Persyn, Maarten Delbeke, Milica Topalović)
À Zurich, des centaines de bâtiments sont voués à la démolition. Dans ce contexte, les auteurs du projet s’emparent temporairement d’un espace vide et le réutilisent. Le projet ne construit rien mais remet les règles en question. Cet acte citoyen se mue en proposition politique racontée à travers des documents, des entretiens et des actions directes. Ainsi, l’architecture revient à sa mission la plus urgente : redonner un sens à l’existant et un droit à la ville.


Léa Guillotin – Re-fabriquer Sévelin : l’image de l’industrie au centre-ville (EPFL, Jo Taillieu, Eric Lapierre)
Dans le quartier de Sévelin, à Lausanne, Léa Guillotin ranime l’âme productive de la ville : trois bâtiments industriels datant des années 1930 sont conservés et reliés par une grande structure d’acier qui abrite des ateliers et des dépôts dédiés au réemploi de matériaux de construction. Ce projet essentiel redonne à la fabrication et à la réparation ses lettres de noblesse, conférant au travail et à la matière une nouvelle forme et une nouvelle signification.


Huit projets, huit façons de penser l’architecture comme une démarche citoyenne, du réemploi à la régénération, de l’écoute des lieux à la préservation des matériaux. Chacun d’entre eux conçoit la construction comme un acte de restitution, apportant avec soin sa propre « pierre » à l’existant. Cette manière d’ajouter sa touche, de travailler en continuité ou en contraste avec ce qui a précédé, cette nécessité de ne pas effacer mais, au contraire, de réécrire ou de corriger – comme on le ferait dans un texte, en biffant une phrase ou en ajoutant un nouveau mot –, semble en quelque sorte représenter un sentiment partagé. 

Ce ton commun résonne non seulement dans les huit projets primés, mais dans les 31 propositions participantes, soulevant des questions sur l’avenir même de la profession et sur la manière dont nous voulons, devons et pouvons comprendre le rôle de celui ou de celle qui « bâtit » dans la société.

Prix Master Architecture 2025 de la SIA


PRIX (3000 francs pour chaque projet gagnant)

Rohstoff-Lager
Markus Nyfeler, ETH Zurich
sous la direction de Roger Boltshauser, BUK (Mettler/Studer)

Subsoil. The invisible becomes generative
Maria Giulia Folonar, USI
sous la direction de Frédéric Bonnet

Zum Beispiel Tartar
Samuel Giblin & Paula Kiener, ETH Zurich
sous la direction d' Elli Mosayebi, Tino Schlinzig



MENTIONS (1000 francs pour chaque projet gagnant)

De 5 à 6. Transformation de hangars commerciaux en maison collective
Marie Bourdon & Juliette Lafrasse, EPFL
sous la direction de Sophie Delhay, Luca Pattaroni

Illegally Unclogging a Pipe
Shriya Chaudhry & Martin Kohlberger, ETH Zurich
sous la direction de Freek Persyn, Maarten Delbeke, Milica Topalović

Linha do Sal. The line of salt culture in the 21st century
Elena Lina-Sabrina Gisela Starke, USI
sous la direction de Quintus Miller

Re-fabriquer Sévelin : l’image de l’industrie au centre-ville
Léa Guillotin, EPFL
sous la direction de Jo Taillieu, Eric Lapierre

Zur Nuss-Oele
Zoe Struzina, ETH Zurich
sous la direction de Momoyo Kaijima, BUK (Mettler/Studer)


JURY
Anne Marie WagnerBachelard Wagner Architekten, Bâle 
Jan Kinsbergen, Zurich        
Pauline Sauter, Lauréate 2024, ETH Zurich          
Jeanne WellingerJET architectes, Lausanne  
Marco ZündBuol & Zünd Architekten, Bâle              
Rolf MühlethalerRolf Mühlethaler Architekten, Berne          
Vincent RapinRapin Saiz Architectes, Vevey          
Pia DurischDurisch + Nolli Architetti, Lugano                 
Manuel BurkhardtStudio Burkhardt, Zurich 


REPRÉSENTATION BGA (sans droit de vote)
David Leuthold, pool Architekten, Zurich (modération)
Lea Prati, Atelier Prati Zwartbol, Zurich
Gerald Schwyter, Co-Président groupe professionnel Architecture BGA du SIA, EM2N, Zurich
 



Prix Master Architecture de la SIA



Ce Prix, décerné conjointement par le groupe professionnel Architecture (BGA) de la SIA et le Conseil suisse de l’architecture, récompense les meilleurs projets de master de la filière Architecture. Tous les projets achevés au semestre d’automne 2024 ou au semestre de printemps 2025 ont été pris en considération pour la sélection de cette année. Les établissements de formation procèdent eux-mêmes aux nominations, tandis qu’un jury indépendant récompense huit projets. Ce Prix est doté au total de 14 000 francs.



Tous les travaux nominés peuvent être consultés sur sia-prixmaster.ch. Les projets de 2022, 2023 et 2024 sont également en ligne..