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Inventer la ville de demain | Créagir
Inventer la ville de demain | Créagir
On parle beaucoup d’interdisciplinarité dans les écoles. Encore faut-il trouver la formule pour la mettre en place. De leur propre initiative, dix enseignant·es sont parvenus à lancer un enseignement commun regroupant six écoles de la HES-SO Genève.
Créagir* est un atelier interdisciplinaire semestriel, transversal aux cycles Bachelor 2e ou 3e année des 6 hautes écoles de la HES-SO Genève: HEAD, HEdS, HEG, HEM, HEPIA et HETS. Initié par des enseignant.e.s, avec le soutien actif des Directions, il est coordonné par CITÉ, le centre interdisciplinaire pour la transition des villes et territoires de la HES-SO Genève depuis 2017. Les étudiant.e.s y acquièrent des méthodes collaboratives et façonnent des projets « ancrés », répondant aux défis de la ville en transition et aux aspirations ou besoins concrets d’une collectivité publique ou d’autres parties prenantes.
Tôt dans leur cursus, cet enseignement favorise une ouverture sur d’autre domaines ainsi qu’une culture du dialogue dépassant la «pensée en silo». L’approche collaborative incite à la créativité, implique des changements de posture et de pratiques disciplinaires, et une distribution horizontale des rôles. Au sein des groupes d’enseignant.e.s et d’étudiant.e.s, chacun.e contribue à forger une constellation de connaissances opératoires toutes légitimes, incluant le travail social, la santé, la gestion, les arts et le design, au même titre que l’architecture, le paysage ou l’ingénierie.
En somme, notre pédagogie cherche à (1) promouvoir une approche écosystémique de l’environnement urbain, à (2) aller au-delà du résultat attendu en mettant la coopération au centre du processus de projet, et (3) à créer le dialogue pour inventer de nouvelles formes d’actions.
Promouvoir une approche écosystémique de l’environnement urbain
«Les disciplines ont une histoire»1]et leur ancrage reste particulièrement fort dans notre culture, doublement marquée par la rigueur d’apprentissage et la relation hiérarchique entre maître et élève – discipulus, disciplina en latin. Leur évolution, par renforcement des champs propres, pratiques et théoriques, ainsi que par délimitation avec les autres disciplines, a favorisé la spécialisation, voire l’hyper-spécialisation des tâches, des langages et des méthodes jusqu’au sein même des disciplines. A titre d’exemple, à la HETS, la notion de Travail social se décline en un tryptique où éducation, service social et animation se réfèrent chacun.e à des théories, des techniques et des modèles de référence bien distincts. On retrouve ce phénomène dans d’autres domaines, notamment dans celui du bâti, où la complexification de la construction et de la planification ont amené à la spécialisation des professions d’architectes, ingénieurs, urbanistes, paysagistes, etc.
Les acteurs des villes et des territoires se trouvent face à des défis nécessitant un changement drastique de paradigme tant dans les pratiques professionnelles que les formations. La complexification des enjeux climatiques et sociétaux, si elle tend à renforcer le besoin de nouvelles connaissances et compétences disciplinaires, exige toujours plus d’en cultiver les liens de dépendance et de sens. Au cours de l’enseignement Créagir, les étudiant·es développent leurs projets collectivement, en interdisciplinarité et en dialogue étroit avec les acteurs locaux, comme les habitant·es, les associations et institutions locales, et les services communaux. Il nous faut donc apprendre à coopérer, par le décloisonnement des disciplines et le dialogue avec les acteurs de terrain, c’est la conviction de Créagir et d’un cercle toujours plus large de praticien.ne.s, enseignant.e.s et chercheur.euse.s.
Aller au-delà du résultat attendu en mettant la coopération au centre du processus de projet
L’interdisciplinarité peut être conçue comme une simple juxtaposition de disciplines, par réunion sur un plan discursif de différentes visions de la réalité. Créagir permet de dépasser cette vision simplifiée et de constater que lorsqu’elle est mise au service d’un projet commun, touchant à une problématique concrète et réunissant les étudiant.e.s autour de valeurs partagées, l’interdisciplinarité favorise une dynamique davantage complexe, une activation de transferts de connaissances par complémentarité de savoirs théoriques, techniques et méthodologiques entre disciplines. Au travers de l’élaboration d’un récit évolutif et intégratif des réalités du terrain, les étudiant.e.s apprennent à faire émerger des valeurs partagées, et développent des compétences d’écoute active et d’entraide.
Dans quelle mesure la coopération interdisciplinaire peut-elle amener à transformer et à réorganiser les champs et les approches2? A l’échelle somme toute modeste de l’expérience de Créagir, notons d’abord que les étudiant.e.s apprécient fondamentalement cette forme de partage actif, de complémentarité entre savoirs et manières de pensée différentes. Ce profil d’enseignement répond à l’évidence à une demande ou une attente. Au sein des groupes, où chacun.e est issu.e d’une discipline différente, la manière de fédérer les savoirs disciplinaires dans l’élaboration d’un projet commun varie amplement. La gamme va du projet structuré ou organique, procédant par assemblage fertile et sélectif de savoirs spécialisés, au projet fusionnel ou alchimique dont la matière finie semble flouter ou sublimer les limites disciplinaires habituelles. Entre ces deux formes de cohérence, divers blocages surviennent naturellement, liés aux conflits de méthode ou de personnalités, ou parfois au sentiment d’exclusion disciplinaire ressentie par certain.e.s étudiant.e.s, que l’équipe pédagogique s’emploie à atténuer, par des apports de méthodes collaboratives et des séances régulières de «coaching». Dans cet encadrement, une attention particulière est portée aux rapports de pouvoir, dans une perspective de transmission des savoirs et de co-construction de visions alternatives et de nouveaux paradigmes. Bien évidemment, cette réalité d’asymétrie de fait nécessite des réajustements constants au fil du temps.
Créer le dialogue pour inventer de nouvelles formes d’actions
L’équipe de Créagir est convaincu.e de l’urgence de mobiliser les intelligences collectives et de penser de nouvelles utopies, dans lesquelles il est possible d’inventer d’autres formes d’organisations et d’actions. François Taddei parle de société apprenante «où chacun avec ses spécificités peut trouver place et jouer son rôle, sans refuser la complexité et les distendus, et où se tissent sans cesse de nouveaux liens de collaboration qui enjambent ou font tomber les cloisons»3.
Il est certain que l’enseignement interdisciplinaire nécessite du temps et de l’engagement, aussi bien de la part des encadrant.e.s que des étudiant.e.s. Le temps du dialogue, de l’explicitation de ses connaissances disciplinaires, de la création d’un langage partagé, de l’organisation des rencontres hors des horaires réguliers, déjà saturés de chaque haute école et filière… une liste qui reflète, davantage que la question des ressources allouées, celle du fondement même de nos plans d’études, où l’interdisciplinarité reste encore à la marge, alors que toujours plus de praticien.ne.s, d’enseignant.e.s et d’étudiant.e.s jugent nécessaire de lui octroyer un rôle structurant, au cœur des apprentissages professionnalisants.
Didier Challand, Carla Jaboyedoff, Nathalie Mongé et Raffaella Poncioni-Derigo
Enseignant.e.s de l’équipe Créagir
Didier Challand, Yves Corminboeuf, Laurent Cornaglia, Jérôme Favoulet, Simon Gaberell (coordinateur), Véronique Guiné, Carla Jaboyedoff, Nathalie Mongé, Raffaella Poncioni-Derigo, Emilie Sandoz
Notes
Morin E. (1994). Sur l’interdisciplinarité, Bulletin interactif du Centre International de recherche d’Etudes transdisciplinaire, no.2, juin.
Foucart, J. (2008). Travail social et construction scientifique. Pensée plurielle, 19, 95-103.
Becchetti-Bizot, C., Houzel, G., Taddei, F., (2017). Vers une société apprenante, Ministère de l’éducation nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche
Dossier: Inéduquation
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