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Pédagogie du réemploi: de catalyseur de pensée critique à accélérateur de changement
Pédagogie du réemploi: de catalyseur de pensée critique à accélérateur de changement
Débats en classes inversées, employabilité de l’existant et attention aux ressources nourrissent l’approche critique, responsable et créative du SXL à l’EPFL, faisant du réemploi un véritable levier pédagogique. Une ambition appelée à se prolonger avec le lancement du CAS “Bâti & Ressources” en 2026.
Un article de Célia Küpfer, Barbara Lambec, Corentin Fivet.
Enseigner le réemploi dans une perspective interdisciplinaire est à la fois un moyen et une fin. Un moyen, car la confrontation des regards entre architectes, ingénieur·e·s civil·e·s, spécialistes des matériaux ou de l’environnement, ou encore urbanistes favorise le développement d’une pensée critique sur les discours de la construction durable. Une fin, car cette pédagogie prépare les futur·e·s et actuel·le·s professionnel·le·s à intégrer de manière collaborative et cohérente des éléments de réemploi dans leur pratique.
Ce texte revient sur la vision et les approches pédagogiques employées par l’équipe enseignante du Structural Xploration Lab (SXL) à l’EPFL pour contribuer à cette double mission, en s’adaptant à l’évolution rapide et fragmentée du cadre législatif, économique, technique et culturel du réemploi.
Débats et enseignement des limites
L’enseignement du réemploi offre une porte d’entrée pour consolider l’esprit critique face aux discours de durabilité. Dans le cours de Master à l’EPFL « Building Design in the Circular Economy », l’étude de textes scientifiques ou de vulgarisation a depuis plusieurs années servi à préparer et nourrir un format d’enseignement « en classe inversée » structuré autour du débat.
Chaque semaine, les étudiant·e·s rédigent un commentaire critique sur la lecture et le soumettent ensuite au débat en classe. Ces échanges oraux mettent l’accent sur les contradictions et incohérences des propos, sur la nécessité de précision ou de nuance dans le langage, sur la frontière entre valeur scientifique et valeur morale, ou sur le risque de glissement d’intentions initialement bienveillantes – par exemple lorsque le « wishful thinking », par maladresse, vient soutenir le « greenwashing ». Bien que la discussion se concentre sur les défis et enjeux du réemploi dans la construction, elle contribue à aiguiser un regard critique sur les discours de durabilité dans leur ensemble.
La richesse de ce format réside en partie dans la rencontre de logiques disciplinaires différentes – architecture, génie civil, génie mécanique, sciences des matériaux et sciences de l’environnement. Les étudiant·e·s mobilisent des méthodes d’analyse et des références variées, et ces écarts deviennent des leviers d’apprentissage précieux. Ce décalage oblige chacun·e à reformuler ses arguments, à expliciter ses hypothèses et à confronter ses manières de penser à d’autres cultures professionnelles. Ce n’est donc pas tant la spécialité de chacun·e qui compte que la capacité à dialoguer et à construire un langage commun – une compétence clé dans un domaine où pratiques, normes et référentiels évoluent sans cesse.
En complément, l’autre partie du cours introduit des notions théoriques et techniques clés pour une compréhension nuancée des risques et limites du réemploi, ainsi que d’autres approches de la construction circulaire, comme la construction réversible. L’analyse du cycle de vie y est introduite pour discuter, à partir de bases communes fiables, des risques tels que les « effets rebonds » et les « transferts de pollution », que les démarches circulaires ne préviennent pas automatiquement.
Jusqu’au détail
En attendant une réduction substantielle de la quantité de déchets de construction et de démolition, concevoir avec des matériaux de réemploi constitue une corde technique et conceptuelle supplémentaire à l’arc des métiers de l’architecture, de la planification et de l’ingénierie. Alors que la pratique ne cesse d’évoluer face aux opportunités du réemploi, son intégration exige des étapes additionnelles – du diagnostic-ressource à la réparation – ainsi qu’une adaptation du processus de conception, qui doit accueillir l’incertitude, la variabilité et les spécificités de l’existant.
C’est dans cette logique que la semaine ENAC « Seconde main constructive » rassemble chaque année depuis 2017 environ 25 étudiant·e·s de 2e année Bachelor en ingénierie civile, sciences de l’environnement et architecture. Par équipes interdisciplinaires, les étudiant·e·s conçoivent, selon l’année, un élément de mobilier urbain ou une portion de bâtiment avec des éléments de réemploi. Les équipes ont la charge d’identifier, collecter, diagnostiquer, dessiner avec et transformer ces éléments, collectés par leurs soins auprès d’industries locales.
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L’un des enjeux principaux de cet enseignement est l’identification et la valorisation de la qualité intrinsèque des matériaux obtenus : une connexion existante peut-elle être réutilisée pour un nouveau système d’assemblage ? Une logique combinatoire peut-elle émerger d’éléments irréguliers ? Quel détail permet de tolérer l’irrégularité d’une surface ou d’un angle ? Ainsi, la clavette intégrée des lisses d’échafaudage peut être réutilisée comme système de fixation d’un banc démontable. Ou encore, les fixations existantes d’assises de chaises peuvent simplifier leur assemblage en un système de faux-plafond suspendu.
Tandis que le réemploi s’intègre progressivement dans les ateliers de projet, cette semaine ENAC fournit aux étudiant·e·s une expérience pratique formatrice et un premier bagage méthodologique pour valoriser l’existant au mieux et avec créativité jusque dans les détails.
À partir de l’existant
Tout projet génère des rebuts (terres excavées, matière démolie) et exige de nouveaux matériaux. Le réemploi nécessite de repenser la notion de flux et dépasse la distinction entre déchets et matériaux de construction, l’un devenant alors l’autre. Cette logique est transposable à plusieurs échelles et dans plusieurs domaines. Dans cet esprit, le SXL est intervenu durant plusieurs années auprès du Master of Advanced Studies in Urban and Territorial Design afin d’intégrer ces réflexions dans les projets urbains et paysagers.
Cette sensibilisation inclut des visites de sites (cimenterie, usine de recyclage, usine de production de matériaux, ...) qui rendent tangibles les impacts de la production, du recyclage et de la mise au rebut — extraction, sites industriels, machines, énergies. Ainsi, un trait de crayon sur un plan ne doit plus être perçu comme une abstraction neutre, mais comme déclencheur d’une chaîne de processus lourds en ressources et en externalités.
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Cette confrontation à la matérialité et à ses implications développe une véritable pédagogie de la responsabilité. Elle dépasse la simple transmission de connaissances pour encourager une prise de conscience située : chaque décision de conception, aussi modeste soit-elle, engage des ressources, des filières de production et des territoires. Autrement dit, c’est apprendre à voir plus loin dans l’espace et dans le temps : considérer la parcelle comme partie d’un écosystème global, et la garantie décennale comme une fraction infime d’une histoire matérielle qui nous dépasse. C’est cette attention élargie, à la fois spatiale et temporelle, que le SXL s’efforce de transmettre.
Une mise à jour constante… et un nouveau CAS réemploi en 2026
Le domaine du réemploi connaît une évolution particulièrement rapide depuis une décennie : les applications se multiplient, le réseau d’acteurs se densifie et évolue, de nouveaux outils de diagnostic et de conception apparaissent, les normes sont en cours de remaniement, et la recherche contribue à l’innovation. Dans ce contexte, l’enseignement du réemploi nécessite une actualisation régulière. Aussi, la demande des praticien·ne·s souhaitant acquérir des connaissances théoriques, techniques et pratiques sur ces « nouvelles » formes de valorisation de l’existant est en forte croissance.
Pour répondre à ce besoin en Suisse romande, l’EPFL, via le SXL, lance le CAS « Bâti & Ressources : maintien et réemploi des matériaux » dès septembre 2026. Cette formation propose aux professionnel·le·s de la construction (architectes, ingénieur·e·s civil·e·s, gestionnaires, …) de se former à l’analyse et à la conception de projets d’entretien, de déconstruction et de réemploi à travers l’apprentissage de méthodes de diagnostic, la mise en pratique de techniques spécifiques de déconstruction, ou encore de retours d’expérience d’intervenant·e·s pionnier·ère·s dans le domaine.
Une boucle à fermer
L’enseignement du réemploi accompagne les professionnel·le·s vers une autre manière de concevoir les projets et d’envisager les ressources. Cependant, ces connaissances resteront sous-exploitées tant que le système – normes, fiscalité, organisation des projets – ne sera pas ajusté à ces circuits alternatifs. Chaque opération demeure aujourd’hui une prouesse isolée, reposant sur des modes opératoires ad hoc et sur l’acceptation de risques financiers accrus. Pour que le réemploi devienne partie intégrante de la culture et de la pratique constructive, le cadre institutionnel doit évoluer : fiscalité des opérations de maintenance et de réemploi, phasage SIA, normes spécifiques, politiques de soutien aux espaces de stockage. Bien que l’enseignement du réemploi contribue à la diffusion des connaissances à plusieurs niveaux décisionnels, il ne constitue qu’une brique de base vers la construction d’un changement systémique profond du secteur de la construction devenu éthiquement nécessaire.
CAS « Bâti & Ressources : maintien et réemploi des matériaux »
Pour de plus amples informations sur le CAS « Bâti & Ressources : maintien et réemploi des matériaux », la coordinatrice Dr Barbara Lambec peut être contactée par e-mail (barbara.lambec [at] epfl.ch).
Basé à Fribourg, ce CAS sera coordonné avec les nouveaux CAS « Bâti & Ressources : Matières biosourcées et géosourcées » et « Bâti & Ressources - Restauration et adaptation du patrimoine » développés par la HEIA-FR. Une série de conférences et séances d’information sera organisée au printemps 2026.