Et si on commençait par les démolitions?

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Et si on commençait par les démolitions?

Entretien : Yony Santos | architecte | responsable espazium-education

 

À l’EPFL, le studio compose-re-compose, dirigé par Ariane Widmer et Blanca Gardelegui, a pris les démolitions planifiées à Genève comme point de départ d’une recherche pédagogique ambitieuse sur le réemploi, la densification et l’existant comme ressource. Entretien avec les deux directrices d’une démarche académique qui questionne les pratiques d’enseignement.

Peut-on faire un projet d’architecture à partir de ce qui existe déjà, sans détruire et céder au réflexe de la table rase? C’est à cette question, urgente et structurante, mais encore trop peu abordée dans les écoles d’architecture, qu’a tenté de répondre le studio compose-re-compose, mené à l’automne 2024 à l’EPFL. Dirigé par les architectes Ariane Widmer et Blanca Gardelegui, ce cours de projet a exploré le potentiel des bâtiments genevois voués à disparaître pour tester des stratégies de densification et concevoir un répertoire critique de contre-projets urbains.

Partageant une vision commune pour un avenir du bâti fondé sur le déjà-là, et bénéficiant de trajectoires professionnelles complémentaires – Ariane Widmer a occupé des fonctions stratégiques dans l’aménagement du territoire, du développement de l’Ouest lausannois à l’urbanisme du canton de Genève, tandis que Blanca Gardelegui est engagée dans des pratiques collaboratives centrées sur la durabilité, la réutilisation des matériaux et la circularité – ce duo d’enseignantes architectes a imaginé une approche interdisciplinaire et transcalaire. Véritable laboratoire de projet, l’atelier explore la conception dans un monde aux ressources finies et met en évidence la nécessité d’intégrer durablement les logiques circulaires dans les cursus. Car une telle recherche académique, aussi ambitieuse que nécessaire, ne saurait tenir en un seul semestre. Elle appelle à devenir systémique.

Votre studio part des démolitions prévues à Genève pour construire des contre-projets. Que cherchez-vous à éveiller chez les étudiant·es ?

Bianca Gardelegui  : Nous avons proposé aux étudiant·es de remettre en question l’idée même de démolir des bâtiments et d’imaginer des solutions architecturales plus intelligentes et stratégiques. Ce que nous cherchons avant tout, c’est à construire une posture critique et engagée : pas seulement à répondre à un programme, mais formuler une position, l’assumer pleinement et la traduire en projet.

Notre point de départ est celui des démolitions, car il est aujourd’hui plus que jamais essentiel de remettre en question leur pertinence face à la crise des ressources. Transformer un bâtiment plutôt que le démolir permet d’éviter une quantité considérable d’émissions de CO₂, de consommation d’énergie et d’extraction de matières. En Suisse, le taux de renouvellement du parc bâti résidentiel n’est que d’environ 1 % par an - baumeister.swiss -, un chiffre révélateur d’un système à reconsidérer en profondeur. Des initiatives comme Abriss Atlas ou HouseEurope! participent activement à cette remise en question.

Ariane Widmer : Le territoire genevois réunit des conditions cadre particulièrement intéressantes pour aborder cette problématique à l’échelle urbaine et explorer différentes stratégies d’intervention. Son exiguïté, la demande continue de nouvelles surfaces et la quasi-impossibilité de continuer l’étalement urbain dans la zone agricole offrent un cadre de recherche très stimulant pour les étudiant·es. Les résultats de la récente Vision territoriale transfrontalière du Grand Genève - horizon 2050 leur ont servi de base de travail. Cette vision pose une ambition forte pour ce bassin de vie en visant non seulement à atteindre la neutralité carbone par une réduction massive de la consommation des ressources mais également l’accueil de la croissance démographique et économique par un processus d’intensification du bâti. Les étudiant·es ont été amené·es à développer des contre-projets qui composent avec le déjà-là, très économes en ressources mais aussi ambitieux en termes d'augmentation de surfaces et/ou d’accueil d’habitant·es.

Le cours articule quatre échelles – du territoire à la matière – avec une méthodologie à la fois projectuelle et interdisciplinaire. Comment avez-vous guidé les étudiant·es pour qu’ils naviguent dans cette complexité sans s’y perdre ? Quelles sont les principales difficultés ou révélations de cette approche ?

AW : Le travail des étudiant·es s’intéresse dès le départ aux quatre échelles – régionale, urbaine, architecturale et matérielle – tant pour la phase d’analyse critique que pour celle de la conceptualisation. Ces allers-retours enrichissent les approches respectives et donnent à voir toute la complexité des enjeux. L’échelle de la région est partagée avec l’ensemble des étudiant·es et oblige une compréhension large. Le travail à l’échelle du quartier se fait en groupes. Ici, c’est le dessin isométrique au 1:500 qui permet de révéler et d’aborder les questions de la relation entre les bâtiments, de la composition urbaine et de l’espace public comme lien physique. 

Enfin, l’échelle architecturale se traite de manière individuelle avec ses composantes spatiales et matérielles. Les étudiant·es ont la possibilité d’échanger des éléments de construction, par exemple des poutres ou des fenêtres provenant d’une déconstruction partielle pouvant servir un autre projet.

Vous avez mobilisé des outils analytiques forts – cartographies des démolitions, estimation carbone, codes graphiques – tout en intégrant des expériences concrètes comme la conférence de Corentin Fivet ou le workshop avec Matériuum. Comment cette démarche – pédagogie du terrain et de la donnée – a-t-elle influencé la manière dont les étudiant·es ont conçu leurs projets ? 

BG : Il était essentiel pour nous que les décisions de projet soient fondées sur des données concrètes et une compréhension technique rigoureuse. Dans un contexte saturé d’informations et marqué par le greenwashing, il est facile de se perdre. Apprendre à distinguer les sources fiables, à interpréter les données et à les utiliser pour orienter ses choix est une compétence clé. La durabilité ne peut pas se limiter à une posture : elle doit se traduire par des décisions éclairées et responsables.

Le studio aborde un spectre très large de thèmes – littératie carbone, réemploi, densification urbaine, composition avec l’existant – le tout en un semestre. Les étudiant·es ont-ils vraiment pu approfondir ces thématiques aussi complexes ? 

AW : Ouvrir le regard de l’étudiant·e à la complexité du métier d’architecte est indispensable. Le monde dans lequel il s'engage est fait de contradictions et d’incertitudes. Il est nécessaire d’avoir une compréhension globale à la hauteur des multiples enjeux. L’ensemble des travaux de l’atelier enrichit ce constat en proposant autant des stratégies d’intervention que d’esquisses de solutions à approfondir par la suite. 

BG : Tous les sujets gravitant autour de la thématique du réemploi sont profondément liés et interdépendants. On ne peut pas comprendre l’importance du réemploi – qu’il s’agisse de matériaux ou de bâtiments – qu’en ayant une littératie carbone suffisante pour saisir son impact réel. De la même manière, la densification urbaine n’a de sens que si elle se fait en composition avec l’existant, en respectant les contextes bâtis, sociaux et environnementaux. Les étudiant·es apprennent ainsi à ne pas traiter les problématiques de manière isolée, mais de façon holistique. Cette complexité rend les approches plus exigeantes, mais aussi plus riches, plus justes, et mieux armées pour répondre aux défis contemporains.

Avez-vous imaginé une suite à cette recherche pédagogique composée de 26 contre-projets développés pour Genève? Envisagez-vous de valoriser les travaux auprès des acteurs locaux ou politiques ?

BG & AW : Oui ! Et d’ailleurs, nous sommes à la recherche d’un moyen pour prolonger et approfondir la recherche initiée. Poursuivre l’enseignement est une manière de le faire. Une autre façon que nous envisageons serait de travailler sur une méthodologie qui s’adresse aux acteurs locaux pour aborder avec une approche structurée, le potentiel de leur territoire. 

Ariane Widmer, vous venez du monde de la planification territoriale, Blanca Gardelegui, vous avez une approche fine du réemploi et des matériaux. Comment vos visions se sont-elles rencontrées et confrontées dans cette expérience d’enseignement partagée ? Qu’avez-vous appris l’une et l’autre ?

AW : Nous devons notre rencontre à Charlotte Malterre-Barthes. Elle nous a invitées toutes les deux à participer à des critiques dans son studio à l’EPFL. Nos approches, pourtant à des échelles différentes, se ressemblent. Nous partageons des valeurs communes, telles que l’envie de sobriété, d’économie et de bon sens, et notre collaboration au travers de l’enseignement est fluide, riche et respectueuse des savoirs respectifs et des expériences professionnelles de chacune. Notre complicité est fondée sur l’envie d’approfondir et de rechercher des solutions architecturales et urbaines innovantes, garantes de qualité de vie.

BG : Ce qui peut sembler au départ comme deux approches très éloignées, l’une à l’échelle du territoire, l’autre à celle du matériau, s’avère en réalité profondément complémentaire. On ne peut pas parler de ressources sans considérer le territoire, et on ne peut pas parler de réemploi et transformation des bâtiments sans se confronter aux cadres urbains et aux règles qui l’encadrent. Ce dialogue entre les échelles a nourri l’enseignement commun, en révélant l’interdépendance entre les décisions à grande échelle et les pratiques constructives.

En quoi l’enseignement est-il pour vous une forme d’engagement politique et professionnel ?

BG : L’enseignement offre un recul précieux sur la pratique professionnelle. Il permet de garder une posture lucide, de ne pas se perdre dans les contraintes techniques, et de rester connecté au sens de notre métier. Travailler avec des étudiant·es, c’est aussi contribuer à façonner l’avenir de la profession, notamment sur le plan de l’éthique.

AW : Le contexte académique offre surtout une plus grande liberté de parole en obligeant à préciser notre engagement. Les échanges avec les étudiant·es sont une confrontation avec d’autres visions et compréhensions.

Blanca, vous êtes aussi active dans des collectifs comme Zirkular, Ariane, vous avez travaillé à plusieurs échelles de gouvernance. Que vous apporte l’enseignement que ne permet pas la pratique professionnelle ? 

BG : Dans Zirkular, nous cherchons justement à créer des ponts entre la théorie, l’action et les politiques publiques. C’est souvent dans le cadre pédagogique que ces échanges peuvent être les plus féconds, car ils permettent de former une génération d’architectes qui pense autrement, qui remettent en question les cadres existants. 

AW : L’enseignement est une formidable occasion de tester et d’explorer la réalité dans une posture de recherche. La liberté académique permet d’explorer plus librement certaines idées, souvent difficiles à exprimer dans la réalité politique quotidienne. 

Le réemploi et la circularité sont aujourd’hui des impératifs environnementaux, mais il reste souvent marginal dans les formations d’architecture. Comment expliquez-vous ce décalage entre l’urgence des enjeux et la lenteur des mutations pédagogiques ? Faudrait-il créer une filière à part entière pour traiter un sujet aussi vaste, qui touche à l’économie, à la science des matériaux, à la culture du projet et aux politiques publiques ?

AW : Même si les écoles suisses et européennes ont pris cette problématique très au sérieux, je pense que dans certains cas, l'accent mis sur le réemploi et la circularité devient si central qu'il risque de reléguer au second plan des aspects fondamentaux de la culture architecturale.

BG : Le réemploi et la circularité touchent à des aspects très variés, techniques, économiques, culturels, politiques, ce qui peut expliquer qu’il faille du temps pour les intégrer pleinement dans les formations. Qu’il s’agisse de les aborder dans une filière dédiée ou de les intégrer de manière transversale, l’essentiel est qu’ils soient considérés comme partie intégrante de l’architecture. Concevoir de bons projets capables de traverser le temps, pensés pour évoluer ou être démontés selon les principes du design for disassembly (DfD), reste la forme la plus durable et circulaire d’architecture. 

Enfin, vous avez mis en œuvre une pédagogie du projet circulaire. À quoi pourrait ressembler une école d’architecture pleinement régénérative, aussi bien dans ses contenus que dans sa structure ?

BG & AW : Très simplement dit, c’est une école avec un corps enseignant engagé en termes environnementaux et sociaux autour d’un projet pédagogique et éthique commun. C’est une école qui donne une place centrale au vivant, qui s’inspire du bon sens vernaculaire et qui s’enracine dans une continuité historique de notre discipline indispensable pour relever des défis inédits.

Compose-re-compose - Les démolitions comme ressource à Genève


Studio Widmer-Gardelegui
EPFL - ENAC semestre automne 2024

Professeures invitées : Ariane Widmer, Blanca Gardelegui

Assistant : Pablo Brenas

Étudiant·es : Alexandre Bai, Elia Bianchi, Maïna Cazenave, Louise Chappuis, Alex Collet, Jules Coupin, Lise Courtin, Balthasar Eberle, Auriane Farine, Yannick Galeuchet, Miyabi Ito, Tereza Kublova, Alix Kervyn, Hélène Le Hir, Esteban Lorenzo, Alix Magnaguemabe, Maurine Magnin, Bastian Métral, Charlène Morchetti, Zineb Mustapha, Ernesto Pinto, Amanda Puerto-Lichtenberg, Elisa Renaudineau, Léo Taillefer, Pierre Verhellen et Danilo Vultaggio