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Enquête sur le devenir des diplômé·e·s en architecture au prisme de leurs origines sociales
Enquête sur le devenir des diplômé·e·s en architecture au prisme de leurs origines sociales
De quelles façons s’opère l’insertion professionnelle des jeunes diplômé·e·s architectes à l’aulne de leurs origines sociales et de leurs trajectoires au sein de l’école?
Un article de Bettina HORSCH et Pauline OUVRARD, membres du laboratoire AAU-CRENAU/UMR 1563, et maîtresses de conférences à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Nantes.
➔ Auf Deutsch : Architektur: Welche Rolle spielen soziale Herkunft und schulische Laufbahn beim Berufseintritt?
Partant du constat que les inégalités sociales présentes dès l’admission à l’école semblent se prolonger au moment de l’insertion professionnelle, l’enquête menée [1] auprès des diplômé·e·s de 2015 à 2018 de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Nantes [2] révèle que les étudiant·e·s issu·e·s des classes moyennes et supérieures accèdent plus facilement à des opportunités professionnelles que celles et ceux provenant des classes populaires.
Les diplômé·e·s issus des classes populaires semblent défavorisés à l’insertion professionnelle. En effet, si 30% des diplômé·e·s interrogés perçoivent leur insertion comme difficile ou assez difficile, ceux issus des classes populaires sont surreprésentés. À l’inverse, la moitié des enquêtés ressentent leur insertion comme facile ou assez facile, ils et elles sont cependant plus nombreux·euses chez les diplômé·e·s des classes favorisées que chez les classes populaires [3].
Dans cet article, nous nous intéressons aux trajectoires de diplômé·e·s qui contredisent l’analyse quantitative ci-dessus. D’une part, les diplômé·e·s issus des classes populaires ayant perçu leur insertion comme "facile" ou "assez facile". L’analyse des parcours démontre que ces transfuges de classe s’orientent vers une pratique de reproduction de l’activité canonique de l’architecte. D’autre part, les diplômé·e·s issus des classes supérieures ayant perçu leur insertion comme "difficile" ou "assez difficile", dont résultent les figures de « dépassionné pragmatique », de « bifurqueur » et de « pionnier-défricheur », dont le dernier incarne une pratique innovante et engagée. Les quatre figures décrites ci-après, représentant environ un quart des enquêtés, ne doivent toutefois pas laisser entendre qu’il s’agit d’une majorité de diplômé·e·s puisque la plupart d’entre eux s’oriente vers l’exercice canonique du métier d’architecte, dans un premier temps comme salariée [4].
Trajectoires de diplômé·e·s issus des classes populaires: la figure du «transfuge»
Une large majorité s’est saisie de l’enjeu de l’insertion professionnelle bien avant l’obtention de son diplôme. Certain·es étudiant·e·s adoptent ainsi des postures qui visent, dès la licence, à la multiplication des stages. Pour ceux origine modeste, la rencontre avec les acteurs professionnels est un moyen de pallier leur manque de réseau et leurs décalages socio-culturels. En effet, ils accèdent à leur premier emploi à l’issue de stages par cooptation par un enseignant. Ils intègrent, en tant que salariés en CDI, des sociétés d’architecture de renom et exécutent des tâches canoniques de la maîtrise d’œuvre, toutefois avec peu de responsabilités. S’ils considèrent l’Habilitation à la Maitrise d’Ouvre en son Nom Propre [5] (HMONP) comme le point d’orgue de leurs études, ils ne s’engagent pas dans des formations de spécialisation. Leur projection professionnelle semble assez ambiguë voire contradictoire avec les convictions affirmées lors des entretiens, comme s’ils étaient tiraillés entre le salariat relativement confortable et un idéal à atteindre, celui de l’architecte libéral ou associé, comme une grande partie de leurs ancien·ne·s enseignant·es de projet.
Trajectoires de diplômé·e·s issus des classes favorisées: les figures du «bifurqueur», du «pionnier-défricheur» et du «dépassionné-pragmatique»
Les « dépassionnés-pragmatiques » fabriquent leur parcours sans véritable stratégie, par opportunité, voire par évitement. Leurs études ne les passionnent pas. L’engagement dans la formation est partiel, de même pour les stages : leur implication étudiante est minimale et ils cumulent peu d’expériences professionnelles préalables à l’insertion. Le stage obligatoire leur donne l’impression d’un écart important entre ce qui est enseigné à l’école et ce qu’ils qualifient de « réalité du métier » en agences ou bureaux d’architecture auquel ils ne s’estiment pas suffisamment préparés. L’insertion est affrontée avec beaucoup d’appréhension, voire volontairement retardée. La recherche d’emploi s’avère difficile puisque ces diplômé·e·s n’ont pas constitué de réseau professionnel. Ils finissent toutefois par trouver un emploi en agence ou bureau et peuvent cumuler des contrats précaires. Si le travail peut leur plaire, il ne les passionne pas. Il s’agit finalement d’un « boulot comme un autre » qu’ils n’envisagent pas nécessairement de poursuivre toute leur vie. Ils ne se documentent pas sur l’actualité architecturale et souhaitent clairement séparer vie professionnelle et personnelle. Se projetant plutôt comme salariés, l’obtention de l’Habilitation ne leur semble pas nécessaire.
Les « pionniers-défricheurs » construisent leurs parcours autour d’expérimentations à l’école et hors ses murs. Ils revendiquent une pratique sociale de l’architecture où l’humain est au cœur de leurs préoccupations. Se détournant d’une insertion comme salarié en agence ou bureau, ils souhaitent prolonger et appliquer les pratiques identifiées pendant leurs études comme plus congruentes avec leurs convictions. Ils font leurs premières armes lors de projets de rénovation, de mobilier ou un travail associatif, à petite échelle, ne nécessitant pas une inscription à l’Ordre. Ce mode d’exercice peut engendrer une forme de précarité puisque cet engagement est souvent bénévole et leur fait percevoir l’insertion professionnelle comme « difficile ». Cette entrée dans le métier doterait les jeunes praticiens d’un capital symbolique de plus long terme : remarqués par les instances de consécration, ils sont invités à donner des conférences, voire à intégrer l’enseignement et sont publiés dans des revues spécialisées. Pourtant, ils sont tous, assez rapidement, confrontés au cadre réglementaire qui régit la profession. En effet, exercer en son nom propre et accéder à certaines commandes, nécessite de se soumettre aux règles imposées par la profession. Ils finissent par obtenir leur HMONP et instaurent une forme de multipositionnalité [6] : l’exercice libéral ou en association, le travail associatif, voire l’enseignement par cooptation.
Les « bifurqueurs » se détournent de l’exercice canonique de l’architecte et cherchent leur chemin dans des postes salariés dans d’autres domaines des mondes de l’architecture. Ces parcours représentent ainsi bien la diversification des métiers de l’architecture, dans lesquels s’engagent davantage les femmes, rappelant la formule d’Olivier Chadoin d’activités « impures », en opposition avec « faire de l’archi[tecture] pure » [7]. Ils développent assez tôt un intérêt pour des domaines tels que l’urbanisme, suscité ou renforcé par les apports en sciences humaines et sociales, décrits comme le déclenchement d’autres parcours possibles. La période après les études est marquée par un flottement, une quête professionnelle. Ils s’engagent temporairement dans des collectifs, voyagent ou pratiquent d’autres activités. Ils finissent par s’inscrire dans une formation de spécialisation dans un domaine auquel ils ont été sensibilisés sur les bancs de l’école et dans lequel ils se projettent davantage. Ces formations, souvent organisées en alternance ou se concluant par un stage, mènent pour la majorité assez facilement à un premier emploi. Après les doutes de la période de primo-insertion et la quête professionnelle qui s’en est suivie, les diplômé·e·s ayant bifurqué semblent avoir trouvé leur voie professionnelle et ne souhaitent pas revenir, à ce stade, à la maitrise d’œuvre.
Prendre place au cœur ou en lisière de la fabrique architecturale?
Cette enquête sur le devenir des diplômé·e·s en architecture au prisme de figures d’insertion permet de typifier la manière dont les jeunes diplômé·e·s s’orientent au-delà de l’école et prennent place au cœur ou en lisière de la fabrique architecturale. Si ces figures confirment la thèse de la diversification des métiers de l’architecture [8], elles démontrent également l’incidence des origines sociales sur les trajectoires à l’issue des études. Apparaît également en filigrane que les jeunes architectes ne veulent plus se soumettre à certaines conditions de travail (statuts précarisants, horaires à rallonge…). Ceci semble se doubler d’un décalage entre la sur-représentation de pratiques architecturales vertueuses diffusées au sein des ENSA (à travers les enseignements et les profils d’enseignants recrutés, les conférenciers invités, les publications et architectes primés) qui ne concerne qu’une faible proportion d’architectes exerçants, par rapport à la réalité des conditions d’une pratique architecturale par le plus grand nombre. Cet écart participerait d’une désillusion évoquée par les enquêtés alors qu’ils retracent leur insertion professionnelle. Comprenant qu’il n’existe –pour le moment– que peu de places pour exercer comme architecte de manière congruente (c’est à dire s’engager dans une pratique en adéquation avec leurs convictions), ces étudiant·e·s emprunteraient des trajectoires d’insertion atypiques participant ainsi d’une évolution de la profession depuis ses périphéries ou mondes. La question se pose alors du rôle que les écoles peuvent jouer pour accompagner leurs diplômé·e·s. Si l’évolution des programmes pédagogiques de la formation initiale, les profils de recrutement des enseignants, ou encore la diffusion de savoirs et savoir-faire sont déjà bien engagés, il semble crucial de veiller à ce que ces pratiques ne se limitent pas à un entre-soi d’initiés et de privilégiés, mais se déploient et entrainent l’ensemble de la profession. Il paraît également primordial de proposer des enseignements sur la diversité de trajectoires professionnelles que les jeunes diplômé·e·s peuvent emprunter.
À propos des autrices
Bettina Horsch, ingénieure diplômée en architecture, docteure en sociologie, maîtresse de conférences en Sciences et techniques pour l’architecture à l’ENSA Nantes-Nantes Université, membre du laboratoire AAU-CRENAU/UMR 1563.
Page personnelle | Publications
Pauline Ouvrard, architecte-urbaniste, docteure en aménagement et urbanisme, maîtresse de conférences en Théories et pratiques de la conception architecturale et urbaine à l’ENSA Nantes-Nantes Université, membre du laboratoire AAU-CRENAU/UMR 1563.
Notes
[1] Elle prolonge des travaux antérieurs, cf. HORSCH Bettina, Architecture d’un métier, les étudiant·e·s architectes entre orientation, socialisation et insertion professionnelles, Thèse de doctorat, Université de Nantes, 2021 ;
HORSCH Bettina, OUVRARD Pauline, « Les figures et conditions d’insertion professionnelle des jeunes diplômé.es en architecture (2015-2018) : le cas de l’ENSA Nantes », L’enseignement de l’architecture au XXe et XIXe siècles (ensARCHI), Rapport de recherche, 2023.
[2] Les modes de recrutement peuvent légèrement varier d’une école à l’autre. Ainsi, la représentativité de l’enquête pour les vingt écoles d’architecture françaises reste à prouver.
[3] Notons qu’il s’agit, pour l’évaluation de la difficulté ou facilité d’insertion, d’une perception des diplômé·e·s basée sur une comparaison avec leurs pairs ou avec les attentes sociales que l’obtention du diplôme en architecture sous-tend.
[4] L’enquête est basée sur une centaine d’entretiens semi-directifs et questionnaires associés. Notons que ces travaux sont limités par le biais d’un récit construit à posterioripuisque les diplômé·e·s ont été interrogés trois à six ans après l’obtention de leur diplôme.
[5] Sixième année d’études qui permet aux diplômé·e·s HMONP de s’inscrire à l’Ordre des architectes et de porter le titre.
[6] CHADOIN Olivier, Être architecte : les vertus de l'indétermination : de la sociologie d'une profession à la sociologie du travail professionnel, Presses Univ. Limoges, 2007.
[7] CHADOIN, ibid. ; OUVRARD Pauline, « Des architectes à l’épreuve de la multipositionnalité: Enquête exploratoire sur l’ancrage pluriel d’architectes-urbanistes et leurs circulations entre pratique, recherche et enseignement », In : Colloque international ENSAG/AAU-CRESSON/RAMAU, Grenoble, « Devenirs des métiers de la fabrique des territoires habités: Émergences, trans’formations, hybridations, floutages », mai 2023.
[8] CHADOIN, ibid ; BIAU Véronique, MACAIRE É., Les pratiques atypiques des architectes - parcours de professionnalisation des diplômé·e·s en architecture. RAMAU, Observatoire de l’Économie de l’Architecture, AMI Compétences et Métiers d’Avenir, 2023.