Architectures du réel | Daniel Zamarbide

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Architectures du réel | Daniel Zamarbide

Publiziert 18. April 2023

Architectures du réel | Daniel Zamarbide

L’auteur soutient qu’il est nécessaire de «dé-bâtir» la culture du bâti et son enseignement, conformiste et autoréférentielle, pour s’engager dans la construction d’une pensée plus «hétérologique» de l’architecture, fondée sur le faire-collectif et la confrontation au réel.

 

Daniel Zamarbide, architecte à Genève et à Lisbonne et professeur invité à l’ENAC-EPFL, co-directeur du laboratoire ALICE

La Zone à défendre (ZAD) du Mormont s’est déroulé sur le site d’extraction de l’usine Holcim à la Sarraz. Cette ZAD est sûrement un bon point de départ pour un article portant sur la pédagogie en architecture. Au moment où l’on faisait face à un événement régional, symbole d’une transformation nécessaire de la perception des activités liées à la construction, la question de l’association de l’architecture à ces activités semblait opportune. L’architecture, telle qu’enseignée dans nos institutions académiques suisses, s’est concentrée majoritairement sur le bâti et sa culture. Et même si cette culture prétend se rapprocher ou comprendre d’autres champs, elle trouve une multitude de zones de résistance au sein de la société et de l’académie.

Ces architectures «autres» que demandent les zadistes et qui ont été esquissées par l’intense exposition The Other Architect au Centre canadien pour l’architecture (CCA) à Montréal en automne 2015, peinent à parvenir jusqu’à nos frontières. À l’intérieur de la bulle d’une neutralité parfois peu engagée et toujours très carbonée (13 mai: jour du dépassement de la Terre helvétique), nous restons globalement des bâtisseurs.euses, toujours en attente du concours gagné et du bâtiment à construire qui lancera, confirmera, sauvera, développera notre sàrl.

L’action collective pourrait apparaître comme un retour au réel, à la confrontation directe des conséquences qu’induisent nos pensées et designs créatifs.

Une perspective peut ainsi s’ouvrir pour l’inéduquation des futures architect.e.s: l’ hétérologie, soit la «science de ce qui est tout autre», notion définie par Georges Bataillecomme une manière de se confronter,  par l’expérience, à l’altérité. Si la ZAD de Mormont nous a invité à réfléchir à notre métier en «hétérologues de l’architecture», quelle formation pour le devenir?

L’introduction au catalogue de l’exposition The Other Architectle rappelle: «Alors que depuis longtemps que l'architecture a été réduite à un service à la société ou à une “industrie” dont le but ultime est uniquement de construire, d'autres l'ont imaginée comme un champ de recherche intellectuelle: énergique, critique et radicale». La posture n’est pas nouvelle, comme le démontrent les nombreux exemples présentés dans le catalogue de l’exposition canadienne qui n’ont pas forcément percuté l’enseignement en Suisse.

Un chemin possible réside dans la pratique du réel, ou le réel comme pratique. C’est ce que j’ai pu observer à travers des enseignements basés sur le faire collectif et la construction à l’échelle 1 :1 comme outil de projet, sans médiation d’une conceptualisation prolongée qui éloigne, temporellement du moins, la pensée de son application et surtout, de ses conséquences. D’abord à la HEAD Genève puis chez ALICE-EPFL et SUPERSTUDIO, une série de travaux pratiques, d’expériences et constructions communes dans l’objectif d’expérimenter ensemble. Dans les deux cas, il ne s’est aucunement agi de bâtir mais plutôt de bâtir une culture critique à travers la construction collective. 

S’il est vrai, comme nous le propose Nicolas Bourriaud dans L’Exforme, que «nous avons lentement accepté une dévaluation massive de la pensée, sous la forme spécifique d’une totale déconnexion entre celle-ci et l’action. Insidieuse, l’idéologie régnante procède en séparant radicalement ce que l’on peut penser et ce que l’on peut faire», alors l’action collective pourrait apparaître comme un retour au réel, à la confrontation directe des conséquences qu’induisent nos pensées et designs créatifs. Il s’agit certes d’une forme de pragmatisme au sens de John Dewey, de la pratique de l’expérience. Et celle-ci n’enlève en rien les formats imaginaires si nécessaires au questionnement continu de notre relation à l’environnement qui nous soutient.

Qu’il me soit permis ici de faire un appel à la pratique et à l’expérience d’une architecture du réel. Une architecture dont la conception et réalisation soient enchâssées avec le monde, ses réalités multiples et fantasmagories complexes. Et que cette pratique puisse s’envisager en dehors, mais sans l’exclure, de la culture de l’édifice et de la construction des types.

Daniel Zamarbide est architecte à Genève et à Lisbonne et professeur invité à l’ENAC-EPFL, co-directeur du laboratoire ALICE.

Notes

 

  1. Cité par Nicolas Bourriaud dans L’exforme, Ed. PUF, Perspectives Critiques, Paris, 2017
  2. The Other Architect, CCA , Montréal et Spector Books, Leipzig, 2015

Dossier : Inéduquation