Beiträge
Apprendre | Tanguy Auffret-Postel et Éric Lapierre
Apprendre | Tanguy Auffret-Postel et Éric Lapierre
À l’EPFL, l’atelier de projet dirigé par Éric Lapierre propose d’étudier les questions liées aux formes, bien que cet aspect passe aujourd’hui souvent au second plan. Les formes, écrivent le professeur et son assistant, Tanguy Auffret-Postel, ne sont jamais neutres, et il est de la responsabilité des architectes de s’en saisir plutôt que de les subir. Ils mettent en pratique dans l’étude d’une architecture invisibilisée: les espaces de stockage.
Tanguy Auffret-Postel, architecte à Lausanne, assistant au Studio d’architecture théorie et expérience (TEXAS-EPFL) et doctorant EPFL.
Éric Lapierre, architecte à Paris et professeur associé, directeur du Studio d’architecture théorie et expérience (TEXAS-EPFL).
De manière très significative, en français le verbe apprendre désigne à la fois le fait d’acquérir un savoir et de le transmettre. C'est dans cette double logique que nous inscrivons la pédagogie du laboratoire TEXAS à l’EPFL en proposant aux étudiants de considérer le projet comme une méthode d'investigation critique plutôt que comme une manière de se conformer aux supposées attentes immédiates du marché du travail. Leurs travaux contribuent donc à nourrir nos réflexions collectives mais également à esquisser des manières proprement architecturales d'agir sur le monde. Cette année, en proposant à nos étudiants de réfléchir à la thématique du stock, nous avons pour ambition d'explorer avec eux une question – à première vue prosaïque – qui engage à la fois l'histoire, le présent et l'avenir de nos sociétés et de notre discipline et de notre société, la nature de ce qu’on stocke, et la manière dont on le fait résumant quasiment exhaustivement le rapport d’un groupe social à l’environnement. Néanmoins, afin d'aborder les implications politiques d'un tel sujet, nous pensons qu'il est nécessaire de réfléchir frontalement à la question de la forme.
Politique des formes, formes politiques.
Par forme, nous entendons toutes les décisions qui permettent de fixer la réalité matérielle d'un ouvrage. Tous les bâtiments ont une forme, des plus ordinaires aux plus singuliers, et toutes ces formes sont le résultat de décisions qui mêlent impératifs constructifs, économiques, symboliques, sanitaires, climatiques et politiques. À première vue, il peut sembler dérisoire, voire dangereux, de s'intéresser encore à cette thématique tant celle-ci semble vouée à nourrir les flux d'images qui nous abreuvent. Discuter de la figure d'un plan, des proportions d'une façade ou de la poétique technique d'un assemblage, n'est-ce pas soustraire du temps à l'étude de questions plus fondamentales? À l'heure de la catastrophe écologique et de la prise en compte de voix nouvelles dans l'architecture, certains considèrent que des réponses formelles découleront naturellement des nouvelles contingences techniques, matérielles et politiques. Pourtant, les formes que nous utilisons ne sont jamais neutres et procèdent toujours de développements historiques et culturels complexes. Penser que celles-ci puissent advenir sans s'engager pleinement dans leur étude et leur développement, c'est se condamner à reproduire les cadres invisibles qui les régissent. Si les étudiants d'aujourd'hui n'inventent pas les formes de demain, qui le fera à leur place ? Nous tentons de penser collectivement des formes appropriables par les habitants, tant de manière pratique que culturelle, et responsables du point de vue environnemental.
Stock. Un impératif millénaire, un problème contemporain, un enjeu pour l'avenir.
Le développement de communauté humaine a toujours nécessité d'organiser le stockage. Greniers, réservoirs ou bibliothèques sont autant de programmes dont l'importance vitale s'est traduite dans des dispositifs à la fois performants, mais aussi hautement symboliques. Quelles formes donner aux espaces de stockage ? Paradoxalement, dans nos sociétés, à l'heure du triomphe du commerce en ligne, une importance proportionnellement inverse est donnée aux vaisseaux physiques qui le soutiennent. Le hangar logistique anonyme incarne la capacité du capitalisme à invisibiliser la réalité de son empreinte. En rejetant ces infrastructures à la périphérie de nos espaces de vie et de nos perceptions, nous les privons de leur dimension collective, et donc de la capacité du groupe à s'interroger sur leur rôle.
Car si demain, comme nous l'appelons de nos vœux, nos sociétés sont capables de réduire drastiquement leur empreinte, alors l'acte de bâtir sera d'autant plus important qu'il sera rare. Dans ce contexte, chaque projet devra dépasser la question de l'efficacité pour offrir une réponse synthétique, signifiante et intelligible aux contraintes qui l'ont forgé. C’est la tâche qui incombera aux architectes du monde à venir. Sa rareté soulignera le caractère précieux et fondamental de l’architecture, à la fois dans la constitution d’une culture commune et dans la médiation harmonieuse avec l’environnement.
Tanguy Auffret-Postel est architecte à Lausanne, assistant au Studio d’architecture théorie et expérience (TEXAS-EPFL) et doctorant EPFL.
Éric Lapierre est architecte à Paris et professeur associé, directeur du Studio d’architecture théorie et expérience (TEXAS-EPFL).
Dossier: Inéduquation
- Voir l'ensemble des articles
- Voir l'appel à contribution