Agir avec l’existant | Patrick Henry

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Agir avec l’existant | Patrick Henry

Publiziert 21. April 2023

Agir avec l’existant | Patrick Henry

Pour Patrick Henry, architecte et enseignant de l’ENSA Paris-Belleville, ce sont bien les étudiant·es qui sont «les fers de lance» des préoccupations environnementales. Il livre un plaidoyer pour un enseignement fondé sur le «déjà là».

 

Patrick Henry, architecte-urbaniste, professeur TPCAU, à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville.

Un doute parcourt les étudiants en architecture.

Le secteur du bâtiment représente 43% des consommations énergétiques annuelles et génère 23% des émissions de gaz à effet de serre françaises. L’empreinte environnementale d’un bâtiment neuf est de quarante à quatre-vingts fois supérieure à celle produite par la réhabilitation de son équivalent existant. Par ailleurs, la construction neuve entraîne la consommation de terres non bâties, agricoles pour l’essentiel.

Est-il légitime de construire de nouveaux édifices et d’étendre les villes? Ne faut-il pas réinvestir les édifices existants, les transformer, les réparer, les équiper ou les densifier pour les doter de qualités nouvelles, en allégeant les contraintes réglementaires ou stylistiques qui pèsent sur eux? Car au-delà de la prise en compte des enjeux environnementaux, c’est l’architecture elle-même qui est interrogée. Si l’on ne construit plus, faut-il encore former des architectes? Est-il encore permis de construire?

L’empreinte environnementale d’un bâtiment neuf est de quarante à quatre-vingts fois supérieure à celle produite par la réhabilitation de son équivalent existant.

Pourtant, l’enseignement de l’architecture, en France, concerne majoritairement l’édification de bâtiments neufs. Lors des premières années d’étude, la maîtrise des échelles, des volumes et des proportions constitue les « fondamentaux de l’architecture », en écho à la phase de 1923 de Le Corbusier: «L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière».

Les étudiants sont sensibles aux préoccupations environnementales1 dont ils sont les fers de lance. S’il est difficile d’évaluer les parcours des jeunes diplômés, 10 à 20%2 bifurquent vers d’autres métiers. L’enseignement de l’architecture ne doit-il pas se renouveler en incitant au réemploi, au recyclage, et à l’intervention dans l’existant, qu’il s’agisse de réhabilitation lourde ou de rénovation thermique? Transformer l’existant renouvelle les manières et les raisons d’enseigner l’architecture et plus largement l’urbanisme.

Car l’intervention dans l’existant demeure une question architecturale qui nécessite les savoir-faire de l’architecte. Elle relève d’une pratique consciente du projet, au sens où l’entendait Alberti3. Que conserve-t-on, que transmet-on? De quelle façon ces transformations acceptent-elles de nouveaux usages? Au-delà des données techniques, la valeur symbolique est essentielle, car elle révèle la façon dont nous considérons la continuité de l’histoire et notre relation au passé.

Les étudiants sont sensibles aux préoccupations environnementales dont ils sont les fers de lance.

Agir dans l’existant implique de redéfinir les conditions du projet (processus de commande, chaîne de valeur, économie des projets, etc.). C’est un choix qui engage culturellement, socialement, la société à laquelle les architectes sont appelés à contribuer. Considérer le «déjà là», qu’il soit ordinaire ou extraordinaire, doit devenir la matière première de nos enseignements et de nos pratiques à toutes les échelles.

L’architecture et plus largement l’urbanisme ne devraient-ils pas être l’assemblage savant et complexe de volumes existants et neufs dans leur environnement?

Patrick Henry est architecte-urbaniste, professeur TPCAU, à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville.

Notes

 

 

  1. Voir les prises de parole lors de la remise des diplômes à l’énsa Paris-Malaquais ou de Versailles en juillet 2022.
  2. Chiffres du ministère de la Culture et de la communication, août 2022.
  3. «L’art d’édifier» de Leon Battista Alberti, 1485, Paris, Seuil, 2004, traduction Pierre Caye. Le livre X est consacré à la «Réparation des ouvrages».

Dossier: Inéduquation