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De l’école au chantier : témoignages de jeunes architectes sur le réemploi
De l’école au chantier : témoignages de jeunes architectes sur le réemploi
Un texte de
Catherine Leyland avec les témoignages de Quentin Donzallaz, Anthony Goumaz et Sarah Savoy.
Face à l’épuisement des ressources et à la nécessité d’une transformation profonde des pratiques architecturales, le réemploi se profile comme une question incontournable. Comment les jeunes générations d’architectes se saisissent-elles réellement de cette notion ? À travers trois parcours issus de l’Haute École d’Ingénierie et d’Architecture de Fribourg, l’article interroge l’écart entre idéaux pédagogiques, contraintes du chantier et engagement professionnel.
Longtemps marginal, le réemploi s’impose aujourd’hui comme un outil critique pour repenser la manière de concevoir et de construire. Il ne s’agit pas seulement de réutiliser un matériau ou de réduire les émissions de CO2 : le réemploi interroge en profondeur notre rapport à la matière, à la mémoire des lieux et aux processus de projet. Les écoles d’architecture deviennent ainsi des espaces d’expérimentation où la théorie rencontre la pratique et où celle-ci s’enrichit de l’histoire et de la trajectoire des éléments constructifs.
Pour comprendre cette transition, nous avons recueilli les voix de trois architectes issus de la même école d’architecture mais situés à des moments distincts de leur parcours : Sarah Savoy, étudiante en master à la HEIA-Fribourg avec une expérience professionnelle antérieure d’architecte; Quentin Donzallaz, architecte chez Rocades Architectes à Lausanne, un bureau dans lequel la pratique du réemploi fait partie de leur identité ; et Anthony Goumaz, architecte chez AC Architecture à Vevey, un bureau sensible aux enjeux environnementaux, dont la pratique s’inscrit dans des cadres constructifs largement répandus.
Expérience et rapport personnel
Pour ces trois architectes, le moment précis de la prise de conscience autour du réemploi, ne s’est pas faite au même moment ni de la même manière. Chez Sarah Savoy, le réemploi n’est pas né d’un projet unique mais d’une accumulation d’expériences depuis son enfance jusqu’à sa pratique professionnelle : « Mes grands-parents construisaient avec très peu de moyens, réutilisaient, réparaient... ce n’était pas écologique, mais du bon sens. » explique-t-elle.
Lors de son activité professionnelle avant de commencer ses études de master, elle a été également été confrontée aux difficultés concrètes du réemploi sur un chantier. Sa volonté d’éviter le gaspillage de matériaux l’a menée à prendre conscience des défis souvent invisibles de cette pratique qui exige une forte anticipation et une organisation rigoureuse.
« Cette expérience a complètement changé ma manière de penser un projet : on ne peut pas se poser la question du réemploi à la fin, au moment de démolir. Elle doit être intégrée dès les premières phases de conception ».
Pour Quentin Donzallaz, l’intérêt pour l’architecture circulaire est né durant son master dont le travail de diplôme, intitulé Le Signal, portait sur la transformation d'un bâtiment existant en centre d’accueil et en logements, en s’appuyant largement sur le réemploi de l’existant. Il a ensuite poursuivi ses réflexions grandissantes au sein de Rocades Architectes, où il a pu confronter ses convictions à la réalité de cette pratique.
Anthony Goumaz, déjà engagé dans la vie professionnelle depuis plusieurs années, situe quant à lui sa prise de conscience du réemploi lors d’un cours à option suivi en master, dispensé par l’architecte Alia Bengana. « Dans tout mon parcours — apprentissage, bachelor, puis master — la vraie prise de conscience autour du réemploi et de la transformation est arrivée assez tard. Pendant mon apprentissage, on n’en parlait quasiment pas. Puis, en bachelor, on faisait surtout de la construction neuve, souvent sur des sites vierges. ».
Regard critique sur l’enseignement
Les trois témoignages convergent sur un point essentiel : le réemploi ne peut pas être enseigné uniquement de manière théorique. Sarah insiste sur la nécessité d’un contact direct avec la matière : « La théorie est fondamentale mais le réemploi est avant tout une question de matériaux, de temps et de logistique. Tant qu’on ne manipule pas ces éléments, la question reste abstraite. »
Quentin souligne toutefois que l’importance des cours théoriques constitue un socle indispensable. « Comprendre pourquoi on fait les choses est essentiel. Ensuite, la pratique vient presque naturellement, à travers le relevé sur site, la connaissance des filières, ou encore la curiosité personnelle ».
Anthony plaide pour une pédagogie plus structurée articulant la théorie d’abord, puis la pratique sous forme de blocs ou de séminaires courts. « Je pense qu’il ne faut pas forcer tout le monde à devenir expert·e du réemploi. En revanche, une sensibilisation forte est indispensable. Ceux qui souhaitent approfondir doivent pouvoir le faire »
Si les modalités pédagogiques diffèrent selon les profils, tous s’accordent sur un point : l’enjeu central de l’enseignement du réemploi réside moins dans la technique que dans la compréhension de ses raisons profondes, environnementales, culturelles et sociales.
Écart entre école et monde professionnel
Si l’enseignement du réemploi offre une base de compréhension, la mise en pratique dans le monde professionnel révèle de nombreuses contraintes. Sarah raconte : « On manque d’outils, de réseau, de temps... On se retrouve souvent seuls face à ces questions. » Quentin ajoute : « Même si on a envie de proposer la voie du réemploi, si le client n’y croit pas, le réemploi ne passe pas. » Anthony illustre : « Nous avons voulu, au sein du bureau, réutiliser des matériaux pour le pavage d’un projet. Ils n’étaient pas disponibles au bon moment et nous allons devoir faire du neuf. »
Alors qu’à l’école, le réemploi est souvent présenté comme un geste technique idéal ou exemplaire, le chantier révèle les contraintes logistiques, économiques et culturelles liées à cette approche architecturale. Quentin souligne notamment la réticence de certaines entreprises : « Beaucoup ne savent pas comment intégrer ces logiques dans les appels d’offres. Faire comme d’habitude reste plus simple ». Il mentionne également la question de l’énergie grise et des responsabilités : « Malgré la volonté du client et des architectes, la mise en œuvre reste complexe : absence de catalogues exhaustifs, temps de recherche supplémentaire, incertitudes juridiques et responsabilités accrues ». La pratique du réemploi reste difficile à intégrer dans un projet par absence de connaissances, d’expériences et d’ouverture d’esprit.
Anthony conclut lucidement : « les outils acquis durant le master donnent des bases nécessaires, mais il existe encore un fossé important entre ce que l’on apprend et ce que l’on peut réellement appliquer. ».
Vision d’avenir et engagement
« Le réemploi n’est pas une mode, mais un retour à des pratiques qui ont toujours existé », rappelle Sarah. « Dans les sociétés vernaculaires, on a toujours réutilisé les matériaux. L’abondance énergétique a simplement relégué ces logiques au second plan. »
Anthony complète : « On va de plus en plus devoir rénover plutôt que construire neuf. Dans ce contexte, le réemploi trouvera naturellement sa place. Plus on sensibilise aujourd’hui, plus on facilite cette transition pour demain. ».
Pour Quentin, Le réemploi ne doit pas devenir un style architectural en soi : « Il va bien au-delà d’une tendance. C’est une condition nécessaire pour l’architecture de demain. »
Tous soulignent enfin que cette transition ne peut reposer uniquement sur les architectes. Elle implique l’ensemble des acteurs de la construction – ingénieurs, entreprises, maîtres d’ouvrage – ainsi qu’une évolution des cadres normatifs et économiques.
Vers une approche systémique du réemploi
À travers les parcours de Sarah Savoy, Quentin Donzallaz et Anthony Goumaz, le réemploi n’apparaît pas comme une option marginale, mais comme une transformation structurelle de la manière de concevoir et de construire. Tous convergent vers un même constat : le réemploi ne peut plus être envisagé comme un geste ponctuel ou un supplément d’âme écologique, mais comme une approche intégrée dès les premières intentions du projet.
Si les écoles jouent aujourd’hui un rôle essentiel de sensibilisation, les véritables enjeux du réemploi – logistique, temporalité, responsabilité, coordination avec les entreprises et les filières – ne se révèlent pleinement qu’au contact du chantier et des contraintes économiques réelles. C’est souvent à ce moment-là que l’idéalisme académique se heurte à la complexité du terrain.
Ce constat n’invalide pas l’enseignement du réemploi mais souligne la nécessité de le faire évoluer. Confronter davantage les étudiant·es à des situations réelles, à des échecs, à des compromis, permettrait de mieux préparer les futurs architectes à une pratique appelée à se généraliser.
Dans l’attente d’une adhésion plus large du monde professionnel, une chose demeure certaine : le réemploi n’est ni une mode ni une posture idéologique. Il s’impose comme une réponse incontournable à l’épuisement des ressources, à la transformation du bâti existant et aux mutations sociétales de l’architecture contemporaine.
Ces trois regards complémentaires, présentent le réemploi comme une opportunité de renouer avec une architecture plus consciente, plus située et plus responsable.
« Le réemploi n’est pas une mode technique, mais une posture professionnelle irréversible » conclut Quentin Donzallaz, résumant le fil rouge porté par cette nouvelle génération d’architectes.
À propos de l’autrice :
Catherine Leylandest architecte, diplômée en 2024 de la Haute École d’Ingénierie et d’Architecture de Fribourg (HEIA-FR). Elle travaille chez Jordan Architectes à Vevey et a mené plusieurs projets en tant que praticienne indépendante.