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Le vernaculaire autrement | Valérie Ortlieb
Le vernaculaire autrement | Valérie Ortlieb
Dans l’enseignement de l’architecture, l’étude des constructions vernaculaires est fondamentale, soutient Valérie Ortlieb, enseignante à la HEIA-FR. C’est non seulement un moyen de comprendre les relations qu’entretient le bâti avec un territoire, mais aussi une manière d’introduire à l’étude des types – avec l’espoir d’en créer de nouveaux, utiles au contexte qui se dessine.
Valérie Ortlieb, architecte et prof. associée HES-SO, membre de l’Institut TRANSFORM.
Un enseignement explicite
En période de crise, les architectes sont tentés d’aller réinterroger les origines de l’architecture1. Aujourd’hui particulièrement, on trouve dans l’architecture vernaculaire les traces de sociétés qui vivaient avec cohérence, résilience et autonomie sur leur territoire, sans gros appareil législatif et surtout, sans recours à l’énergie fossile.
L’analyse d’un objet vernaculaire n’a de sens que s’il forme un tout avec la prise en compte du climat, du contexte, des ressources, de la culture, des usages, des fonctions, etc. On ne va plus seulement y chercher l’intelligence de l’artisan ou l’adéquation avec un monde passé, comme beaucoup d’entre nous l’ont étudié chez le prof. Frédéric Aubry2. La valeur des notions de sobriété comme, l’usage des matériaux locaux, la réutilisation, l’économie de moyens, l’autonomie, la construction collaborative etc. était intrinsèque, implicite. Vis-à-vis des enjeux planétaires d’aujourd’hui, il est de notre responsabilité de rendre cette valeur explicite auprès des étudiant.e.s.
Une représentation qui inclut les usagers et leur milieu
À la suite des expériences de l’atelier de Mio Tsuneyama3, nous avons proposé avec succès aux étudiant.e.s du cours de Théorie de l’architecture et de la ville de 3e année de la HEIA de Fribourg de réaliser un dessin qui décrit un habitat à choix, situé n’importe où sur la planète, dont l’organisation interne est soumise à la fabrication ou à l’exploitation d’une denrée alimentaire (fromage, vin, élevage, pêche, culture particulière, etc.). La représentation proposée, une perspective isométrique partiellement éclatée, avec la présence des habitants, mais aussi des animaux, des ustensiles, des outils et du contexte proche (potager, fumier, poulailler...) permet d’avoir sur un même dessin le plan, la coupe, l’extérieur, l’intérieur et toutes les indications nécessaires dessinées et en légendes pour comprendre: l’usage des locaux, des outils, la présence des animaux, les cycles (l’eau ou d’autres ressources), les produits (le fromage par ex.) et les sous-produits (le petit-lait par ex.), etc.
«la résilience existe à partir du moment où chaque chose est utile à plusieurs fonctions et chaque fonction est remplie par plusieurs éléments.»
Les étudiant.e.s ont presque toutes et tous choisi ce travail pour clore le cours, alors que des alternatives étaient proposées. Ils et elles ont été attiré.e.s par cette représentation qui n’est pas encore habituelle à Fribourg. Mais aussi par le fait «d’habiter» le bâtiment avec des personnages qui ne sont plus seulement là pour donner l’échelle, mais aussi pour permettre de se projeter soi-même, par le dessin, dans cette réalité et d’imaginer la vie des habitant.e.s.
Cette représentation met en évidence une idée centrale de la permaculture: la résilience existe à partir du moment où chaque chose est utile à plusieurs fonctions et chaque fonction est remplie par plusieurs éléments. La poule donne les œufs mais mange les déchets de cuisine et enrichit le potager, les vaches donnent le lait pour le fromage mais on peut bénéficier de leur chaleur pour la partie habitée. La chèvre mange ce que les vaches n’ont pas voulu dans les prés et donnent aussi du lait pour des tommes. Le cochon boit le petit-lait issu de la fabrication du fromage et on fait fumer les saucissons dans la cheminée de la cuisine. Le feu dans la cuisine permet de chauffer le lait pour le fromage, mais aussi l’habitat et les repas des habitants. etc. L’ensemble habitat, sol, animaux et humains forme un milieu solidaire et collaboratif. Un chose peut parfois manquer, une autre peut la remplacer.
Cette analyse d’un modèle vernaculaire permet aussi de rendre évidente la notion du type, souvent difficile à faire comprendre aux étudiants, puisque ces habitats/lieux de travail sont tous des modèles d’un type (ferme d’alpage, mayen, maison vigneronne, etc.).
À la recherche de nouveaux types
La plupart des étudiant.e.s sont très conscient.e.s de l’effondrement probable ou tout au moins des changements profonds qui s’annoncent. Leur motivation pour ce dessin, au-delà de la réussite du cours, c’est l’espoir4. Cet espoir ne peut être comblé dans ce seul travail théorique.
«Le type est un outil qu’il est urgent de remettre sérieusement à l’étude, il permet de constituer des ensembles cohérents de modèles adaptés, dans un contexte donné.»
De nombreux ateliers de projet dans toutes les écoles d’architecture doivent saisir la question de la recherche de nouveaux types, en adéquation avec la société du 21e siècle : notamment des types d’habitat collaboratifs en lien avec le travail de la terre. Sur la base des expériences du Bec-Hellouin par exemple ou de milliers d’autres fermes collaboratives en plein essor partout en Europe. Toutes ces expériences se heurtent aux législations inadéquates, à la taille des domaines et aux bâtiments existants inadéquats. Et sans doute faut-il étendre la recherche à différents scénarios qui pourraient amener à d’autres types et morphologies plus urbaines: notamment pour les millions d’artisan.e.s dont nous aurons grandement besoin en Europe.
Le type est un outil qu’il est urgent de remettre sérieusement à l’étude, il permet de constituer des ensembles cohérents de modèles adaptés, dans un contexte donné. Grâce à la répétition par réinterprétation et adaptation sur un territoire, même sous une forme dispersée, l’ensemble des constructions présente un certain ordre qui clarifie la morphologie, qui simplifie et rationalise l’organisation du territoire et les modes constructifs, ce qui permet d’augmenter sa lisibilité et sa résilience.
Valérie Ortlieb est architecte et prof. associée HES-SO et membre de l’Institut TRANSFORM.
Notes
- «Périodiquement, en général à l’issue d’une crise, les architectes éprouvent la nécessité d’interroger ce qu’ils pensent être l’origine la plus essentielle et la plus primitive de l’architecture, dans une espèce de retour à l’enfance de l’art et une reconquête nostalgique de l’innocence perdue.» Bernard Huet, Plaidoyer pour la banalité, In : Bruno Fortier (dir.), Métamorphoses parisiennes, catalogue d’exposition, Paris, Pavillon de l’Arsenal, janvier 1996. Republication in: DA Informations n°169, EPFL, 1997
- Enseignement de Projet 1ère année que le prof. Frédéric Aubry a conduit à l’EPFL de 1967 à 2000.
- Professeure invitée à l’EPFL en 2022-23. À noter qu’elle-même travaille sur les traces de Momoyo Kaijima de l’atelier Bow-Wow qui était invitée au jury du semestre d’automne.
- «Normalement, les architectes sont engagés et payés par un client pour faire des dessins. Mais ici, il s’agit de dessins destinés à l’ensemble d’une société. Bien qu’il s’agisse d’une pratique d’indépendant, ils sont uniquement motivés par l’espoir.» in: «Le dessin comme critique de l’espace», entretien avec Momoyo Kaijima, Tracés, 07/2018.