L’architecte comme quoi? | Louis Conforti

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L’architecte comme quoi? | Louis Conforti

Publié 18 avril 2023

L’architecte comme quoi? | Louis Conforti

Louis Conforti, architecte valaisan, met en question l’hubris qu’on prête à la discipline architecturale enseignée dans les écoles, considérant qu’elle n’occupe qu’un interstice de l’industrie de la construction. Pour préserver ce qui lui reste de marge de manœuvre, elle devrait se concentrer sur ses fondamentaux: répondre à des situations complexes par la synthèse.

 

Louis Conforti, architecte diplômé EPFL

Il est difficile d’aborder la question des lacunes de l’éducation en architecture sans engager une réflexion de fond sur l’ensemble du cursus. Le spectre des activités de la profession est difficile à cerner, et il sera ardu de trouver deux professeur.es, directeur.ices de faculté d’architecture qui s’entendront totalement sur le sujet.

Cependant, un trait commun semble tout.e.s les unir: une mégalomanie et une certaine naïveté quant à l’étendue des responsabilités et préoccupations des architectes. Le simple fait qu’il soit commun dans les ateliers de projet d’être libre sur le choix du programme, de la parcelle, ainsi que de bons nombres de contraintes est déjà très particulier. Ces éléments ne sont jamais1 laissés libres dans la pratique architecturale. Les étudiant.es sont invité.es à créer des mondes imaginaires, basés sur une économie alternative. Des champs d’agriculture urbaine se mêlent avec des grands espaces communautaires, cuisines communautaires, toilettes communautaires.

Évidemment, peu (aucun?) des acteur.ices de l’enseignement sont qualifiés pour juger la qualité et la viabilité de tels programmes. Sur quoi se basent donc les critères d’évaluation de tels projets? Personne ne le sait vraiment.

Quel est le lien entre ces projets et la pratique de l’architecture? L’espace. Puisque ces projets sont composés d’espaces tridimensionnels, ils relèvent de facto de la compétence des architectes.

Cette confusion généralisée autour de la nature du champ d’action de l’architecture représente un problème fondamental dans la formation des étudiants. Le métier d’architecte a une origine bourgeoise forte. Son développement au 18e siècle vers une profession d’intellectuel à même d’organiser la société et de la mener vers un horizon meilleur a rendu cette mégalomanie généralisée.2 Bien qu’elle opère aujourd’hui à des échelles plus restreintes, comme pour tenter d’en effacer l’origine bourgeoise, cette mégalomanie est aujourd’hui bien ancrée dans nos académies.

Pourtant l’architecture demeure froidement un métier de service. La majorité des architectes, qui définissent le paysage professionnel et bâti du domaine, ne consomment ni ne produisent des discours sur l’architecture. Ils se contentent en effet de répondre de manière intelligente et fiable aux demandes de leur client.e. Pour ces acteurs-ci, la confusion sur la place qu’occupe leur travail à lintérieur des rapports de production n’existe pas. Ce métier s’insère dans un créneau bien spécifique de l’industrie de la construction. Entre commande, lois, normes, matériaux, budget. Et ce créneau est précieux, car c’est dans cet interstice fin que peut perspirer toute la plus-value culturelle que génère notre chère profession. Nous apprenons et transmettons l’architecture comme si nous pouvions nous extraire de cet interstice, mais aucun signe ne semble pointer vers un rebrassage de cet organigramme. Ce créneau peut peut-être s’étendre, mais il peut très certainement se rétrécir jusqu’à devenir anecdotique.

À vouloir trop diluer et étendre le champ de l’architecture à tous les domaines, on finit par perdre de vue la capacité des architectes à répondre à des situations complexes (programme, budget, normes, etc..) de manière synthétique et efficace. C’est là l’essence même du travail d’architecte, et, en conséquence, nous comprenons que les «enjeux de demain» seront incorporés aux préoccupations des «architectes de demain» lorsqu’ils seront passés par l’alambic législatif et normatif et qu’ils leur seront imposés. Cela, bien sûr, si l’architecture en tant que maillon du secteur de la construction subsiste jusque-là. Il est possible que, comme bons nombres d’espèces, elle ne survive pas au changement de climat.

Louis Conforti est architecte à Lausanne.
 
Tafuri, Manfredo, «Les muses inquiétantes ou le destin d'une génération de Maîtres», dans L'Architecture d'aujourd'hui, 181, 1975, p. 14-33

Notes

  1. Vous êtes sans doute très intelligent.e et avez déjà trouvé quelque cas de contre-exemple isolé.
  2. On pourrait même postuler que l’appel à contributions auquel répond ce texte est lui-même issu de cette dérive mégalomane.